A l’Atelier jusqu’au 3 mai, « En attendant Godot », par Jacques Osinski, la version tant attendue.

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Au théâtre de l’Atelier, apres sa création au Festival Off d’Avignon, Jacques Osinski poursuit son exploration de l’œuvre de Beckett. Sur scène, Denis Lavant et Jacques Bonnaffé incarnent avec intensité cette pièce emblématique.


Un aboutissement

Il aura fallu des années à Jacques Osinski pour oser s’approcher de la pièce cardinale qui révéla Beckett au monde. L’entreprise supposait un long apprentissage : Cap au pire d’abord, sublimé ; puis L’Image, enrichi de textes du recueil Pour finir encore — Un soir, Au loin un oiseau, Plafond. Puis La Dernière Bande, Fin de partie. Un parcours au long cours, conduit par une seule exigence : le respect absolu du texte.


Une pièce sur l’attente

Deux vagabonds, Vladimir et Estragon, attendent sur une route déserte, auprès d’un arbre solitaire, une figure nommée Godot. Ils discutent, se disputent, s’agitent pour tromper le silence. Pozzo et Lucky traversent leur attente sans la résoudre. Godot ne viendra pas. La pièce s’achève là où elle a commencé.


Caspar David Friedrich

La scénographie s’inspire des premières visions de Beckett : une monochromie aux teintes sobres, un voile tendu au fond de scène qui entretient le mystère comme un fétiche chargé de secrets. Les passages aux extrémités du tissu dessinent un chemin discret, une invitation au hors-champ. La beauté est douce, retenue, évocatrice d’un ailleurs inaccessible — l’univers pictural de Friedrich rendu à la scène.


Roussillon

Une confusion tenace voudrait que le théâtre de Beckett soit un théâtre de l’absurde. Il n’en est rien. L’absurde, c’est Ionesco : la langue désorganisée, le sens délibérément congédié, l’humour du chaos. La Cantatrice Chauve ne signifie rien au-delà d’elle-même. En attendant Godot, lui, signifie — mais obliquement, en creux, à deviner plutôt qu’à lire.

Lorsque la pièce évoque le Roussillon, elle renvoie, comme le rappelle Osinski, à l’engagement de Beckett dans la Résistance, aux conditions de sa fuite, à l’expérience viscérale de la clandestinité. Sans cela, il n’aurait pas su décrire la douleur des pieds blessés par des chaussures trop étroites, l’inconfort de dormir dans l’angoisse, la faim, les rendez-vous manqués à la dernière minute. L’un des deux vagabonds s’appelait d’abord Lévy. La façon dont Pozzo traite Lucky rappelle certains témoignages sur les violences des Kapo. Beckett écrit au moment où le monde sort du choc des révélations sur les camps. Il n’est pas dans la clownerie : il saisit, derrière ces images, une dimension profonde de souffrance et d’engagement. Il capte l’attente — la tension de celui qui attend et qui, secrètement, réclame sa part au monde.

On pourrait très bien imaginer que Vladimir et Estragon cherchent à passer en zone libre et qu’ils attendent un passeur, qui s’appellerait Godot. (Jacques Osinski)

Osinski respecte tout cela.


Denis Lavant, Jacques Bonnaffé

Lorsque Lucien Raimbourg créa Vladimir sous la direction de Roger Blin, en 1953 au Théâtre de Babylone, la critique salua en lui « l’élégance du retrait, le raffinement dans la sobriété » — un serviteur du théâtre, étranger au cabotinage. Le même esprit préside ici. Osinski emploie Lavant et Bonnaffé à contre-emploi : Lavant abandonne ses pantomimes, Bonnaffé remise ses comiques gestuelles. Ils n’en deviennent que plus puissants, rendus à une présence ordinaire, débarrassée de scories. Osinski défictionne la prosodie.

L’attente — objet central de la pièce — engendre l’ennui sur scène ; les tentatives d’y échapper alimentent une tension vernaculaire, propice aux identifications. Jamais le public n’aura aussi intimement ressenti ce désespoir, ces discussions vaines, ce temps qui ne passe pas.

Les quatre comédiens sont remarquables. Jean-François Lapalus est un Lucky qui attendrit ; Aurélien Recoing, un Pozzo qui agace et émeut tour à tour. Denis Lavant compose un Estragon d’une vérité brute. Mais c’est Jacques Bonnaffé qui marque le rôle : Vladimir y trouve une grandeur dans la retenue, une densité construite sur la normalité même. Lorsqu’il dialogue avec l’enfant de Godot — figuré par une vidéo aux contours holographiques — le spectacle bascule du faussement banal au sublime. On touche alors à quelque chose d’intime : peut-être l’enfant en Vladimir, peut-être l’enfant en nous.

Jacques Osinski est un passeur. Il donne Beckett, établit un pont entre l’humanité et l’occulte, et laisse nos associations mentales s’embraser.


De Samuel Beckett

Jacques Osinski – Mise en scène

Jacques Bonnaffé – Interprétation

Peter Bonke – Interprétation

Denis Lavant – Interprétation

Aurélien Recoing – Interprétation

Yann Chapotel – Scénographie

Sylvette Dequest – Costumes

Evelyne Jacquier – Diffusion

Adèle Maugendre – Administration

Catherine Verheyde – Création lumière

Vu le 11 juillet au Théâtre des Halles, Avignon


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David Rofé-Sarfati est psychanalyste (Association Lacanienne Internationale, Espace Analytique) et fondateur de L’Autre Scène. Dans sa clinique, il reçoit à Paris 17e et développe une réflexion originale sur la psychanalyse du comédien et s’est spécialisé dans les enjeux psychiques de la PMA.

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