Au Théâtre de Belleville, Stéphanie Dussine met en scène Le voyage d’Alice en Suisse de Lukas Bärfuss, texte brûlant d’actualité qui interroge notre rapport à la fin de vie. Le sujet est lourd, il devient incandescent, à la fois tendu et drôle, toujours vivant.
La réussite de ce spectacle tient d’abord à une mise en scène d’une rare énergie. Stéphanie Dussine transforme le plateau en un espace collectif, où chaque acteur reste présent, qu’il soit au centre de l’action ou en arrière-plan. La troupe fait corps, en harmonie et en complémentarité ; la mort ne se joue jamais en solitaire. Cette dynamique crée une tension constante, toutefois traversée de respirations comiques qui désamorcent tout pathos.
Autre choix fort : l’intégration de la musique en direct. Le trombone de Charles Saint-Dizier, fil rouge de la représentation, souffle comme une présence invisible – tantôt caressante, tantôt oppressante. Cet accompagnement subtil confère à l’ensemble une dimension fictionnelle forte.
Quant aux comédiens, ils livrent une performance collective exemplaire. Anne-Laure Denoyel incarne une Alice bouleversante, à la fois fragile et déterminée, tandis que Nicolas Buchoux prête à Gustav Strom une ambiguïté troublante, oscillant entre praticien rigide et homme amoureux. Brigitte Aubry, dans le rôle de Lotte, exprime avec justesse la fatigue et la tendresse mêlées de l’aidante. Elle défend le rôle impossible d’une mère sous la torture.Tous s’emparent du texte avec une intensité qui évite le didactisme et révèle sa puissance dramatique.
On sort de ce spectacle ébranlé. Le voyage d’Alice en Suisse voudrait militer pour le Droit de Mourir dans la dignité. Il nous persuade du contraire. Il nous propose en vérité une expérience inattendue avec nous même. Car la pièce révèle une réalité psychique que, seul le théâtre lorsqu’il est bien fait, permet. Elle dissèque avec finesse ce qui se joue du narcissisme à l’œuvre chez celle ou celui qui, persuadé(e) de sa déréliction, se subjectivera enfin par la seule décision qu’il pourra prendre jamais. La performance d’Olivier Hamel en velléitaire malade mais cabotin est à ce titre, formidable.
On ne sort pas indemne de cette pièce remarquable. Oú il y a le rêve enfantin de la toute puissance divine. A penser.
Texte Le voyage d’Alice en Suisse, Scènes de la vie de l’euthanasiste Gustav Strom Auteur Lukas Bärfuss Mise en scène Stéphanie Dussine Traduction Hélène Mauler et René Zahnd / L’Arche, 2011Collaboration artistique Nathalie Moreau .Scénographie Margaux Maeght .Création lumière Adrien Ribat .Musicien Charles Saint-Dizier.Avec Brigitte Aubry, Nicolas Buchoux, Anne-Laure Denoyel, Stéphanie Dussine, Olivier Hamel, Sébastien Ventura. Diffusion Emmanuelle Dandrel Vu le 8 septembre au Théâtre de Belleville.


