Que reste-t-il quand l’absence d’un être aimé défie le temps, la mémoire et la mort ? Et jamais nous ne serons séparés raconte l’histoire de ce manque. Jon Fosse, prix Nobel de littérature 2023, y déploie une écriture hypnotique à la musicalité troublante. Dominique Reymond achève l’œuvre par son art.
Le Théâtre de Gennevilliers (T2G) ose la descente aux enfers psychiques avec sa production d’ »Et jamais, nous ne serons séparés » de Jon Fosse, une œuvre où l’attente n’est plus un simple état d’âme, mais le déclencheur d’une lente et terrifiante chute mentale. Daniel Jeanneteau et Mammar Benranou orchestrent une mise en scène d’une acuité rare, transformant le plateau en un quai ou un ponton ouvert sur le vide.

La pièce démarre dans le noir, déchiré par le rire habité, inquiétant d’une femme. L’histoire, simple, est le point de départ d’une exploration vertigineuse d’un esprit embrouillé. Une femme attend un homme qu’elle aime. Il arrive, est-ce lui ? puis disparaît de sa perception, bien qu’il soit toujours là. Il revient avec une jeune femme, hésitant à entrer. La pièce, sans explications, dépeint un sentiment d’isolement, de confusion et de perte de repères. Elle raconte un désarroi existentiel, oscillant entre le tragique et l’absurde. L’attente amoureuse se mue en obsession, en une spirale infernale qui consume la femme de l’intérieur. Elle refuse toute perte. Dominique Reymond est formidable dans un rôle d’une intensité poignante. Elle incarne un processus de désintégration psychique avec une immense maîtrise. Son regard se voile, ses gestes deviennent saccadés, sa voix se brise sous le poids de l’angoisse, sous l’action de la peur. On pense à son rôle récent dans « L’Amante Anglaise » mais ici, Reymond dépasse les limites de la représentation. Elle ne contrefait point l’obstination et ses hallucinations, non, elle semble écouter le chaos au fond d’elle-même. Elle embrasse le personnage et par son art, elle nous le révèle.

La mise en scène de Jeanneteau et Benranou épouse la pente. Le décor, dépouillé, interdit à la comédienne, et à son personnage de s’en saisir pour s’étayer. La bande son finit de soutenir le sentiment de vide et d’étouffement.

Grâce à la performance exceptionnelle de Dominique Reymond et à la mise en scène audacieuse, la pièce se mue en une vérification théâtrale de la peur tapie sous l’attente amoureuse. Une peur de la finitude, une peur qu’il ne revienne jamais. Une peur qu’il revienne ?
Texte : Jon Fosse Traduction : Terje Sinding. Mise en scène et scénographie : Daniel Jeanneteau et Mammar Benranou Avec : Solène Arbel, Yann Boudaud et Dominique Reymond Création lumières : Juliette Besançon Musique : Olivier Pasquet Costumes : Olga Karpinsky Construction décor : Théo Jouffroy – Ateliers du Théâtre de Gennevilliers Assistanat à la mise en scène stagiaire : Juliette Carnat Remerciements : Marianne Ségol-Samoy Production : T2G Théâtre de Gennevilliers, Centre Dramatique National Coproduction : La Comédie, Centre Dramatique National de Reims ; Le Méta Centre Dramatique National Poitiers Nouvelle-Aquitaine ; Bonlieu, Scène Nationale d’Annecy ; La Comédie de Genève ; Ircam – Centre Pompidou ; Théâtre du Beauvaisis – Scène Nationale La pièce Et jamais nous ne serons séparés de Jon Fosse (traduction de Terje Sinding) est publiée et représentée par L’ARCHE – éditeur & agence théâtrale. http://www.arche-editeur.com. crédit photo : © Jean-Louis FernandezVu le 21 septembre 2025.

