Auteur, acteur et metteur en scène portugais né en 1977 à Lisbonne, Tiago Rodrigues est aujourd’hui l’une des figures incontournables du théâtre européen. Ancien directeur du Teatro Nacional Dona Maria II, il dirige depuis 2023 le Festival d’Avignon, où il poursuit son exploration des liens entre mémoire, langage et transmission. Son théâtre, à la fois poétique et politique, interroge les frontières entre réel et fiction, entre présence et absence.

Avec La distance, Rodrigues nous projette en 2077, dans un futur proche où la Terre se vide peu à peu de ses habitants. Dans ce monde en mutation, un père et sa fille tentent de maintenir le lien qui les unit malgré l’espace intersidéral qui les sépare : lui reste sur Terre, elle s’apprête à partir vers une autre planète, peut-être Mars. À travers ce dialogue suspendu, l’auteur met en scène l’inéluctable éloignement entre les générations, entre les êtres, et la difficulté de dire l’amour quand les mots eux-mêmes se dérobent.

Spectaculaire

Formidable mise en scène d’un plateau-disque tournant, emporté par sa vitesse et ses deux personnages qui ne se rencontrent jamais. Ce dispositif place le propos de La distance dans le temps et l’espace, comme un abîme grandissant entre les êtres.

Nous sommes en 2077 : année choisie pour un dialogue entre ce père et sa fille. L’un, d’un côté du cercle, vit entouré d’un tourne-disque, d’une pile de livres, d’une lampe. L’autre, la fille, se tient dans un décor vide, habité seulement d’un globe lumineux contenant une plante, se confondant avec la teinte du rocher.

Entre eux, des branches d’arbres et ce rocher dressent une frontière. Dépouillées de feuilles, blanches et anguleuses, les branches évoquent des mains tendues vers le ciel. Ce décor minéral, fait de bois mort, compose un univers réduit à une seule quête : celle de la rencontre.

Une interprétation remarquable

Adama Diop incarne un père digne et bouleversant, oscillant entre espoir et résignation. Alison Dechamps, dans un jeu tout en retenue, habite la distance avec une douceur lumineuse. Ensemble, ils forment un duo de solitude et de grâce.

Le père évoque le souvenir de sa fille enfant, bravant les vagues, obstinée à s’en aller. Séparés dans l’espace, ils se tournent le dos : lui cherche à préserver un lien, elle s’éloigne, non seulement de lui, mais de la Terre elle-même. Le système des planètes, la rotation du plateau, traduisent cette mécanique sidérale du temps qui les sépare et les séparera toujours.

Le rêve qu’Amina raconte à son père ouvre un interstice : un instant où ils se regardent et s’embrassent. Mais les mots ne sont plus leur pays commun. Le père, dès le début, cherche ces mots capables de dire la rupture. Grandir est une séparation, et ici, grandir devient synonyme de perte.

Il se raccroche à la fabrication de l’huile d’olive, à cette saveur aimée, mémoire vivante de leur lien. Mais même ce parfum familier s’étiole, perd sa force, comme la trace d’un monde disparu.

Dans cet univers boréal, presque figé, les jours s’égrènent comme un compte à rebours. Le père lutte contre le temps, tente de retenir sa fille avant l’inévitable départ. Elle, sereine, l’accompagne dans cette traversée, dans ce passage. Elle part — vers Mars, ou vers une autre planète — emportant avec elle la lumière de l’adieu.

Poésie et intensité

La distance de Tiago Rodrigues déploie une poésie rare, faite de lenteur, de silences et de lumière. Sous l’apparente immobilité, c’est tout un monde qui se défait : celui des liens, des mots, de la Terre elle-même.

Un spectacle d’une intensité mélancolique, où la science-fiction devient métaphore du cœur humain, ce cœur qui, même à des années-lumière, continue de battre pour un autre.


Texte et mise en scène Tiago Rodrigues, avec Alison Dechamps, Adama Diop, traduction Thomas Resendes, scénographie Fernando Ribeiro, costumes José António Tenente, lumière Rui Monteiro, musique et son Pedro Costa, collaboration artistique Sophie Bricaire, assistanat à la mise en scène André Pato, stagiaire à la mise en scène Thomas Medioni

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