Jusqu’au 13 décembre 2025, chaque samedi à 21:00, le Théâtre de La Flèche présente L’Irrémédiable, le monologue d’une femme fracassée, Laurence, serial killeuse condamnée à errer dans sa propre douleur. Seule en scène, elle raconte sa folie, son amour et son crime, dans une cellule mentale où se confondent le ventre maternel, la prison et le tombeau amoureux.
Enfermée depuis l’enfance, « Mes parents m’envoyaient à la cave », Laurence a grandi dans un monde où la tendresse se mêlait à la punition. La cave devient matrice inversée : lieu de peur, d’humiliation, et berceau de la colère. Son père la traite de « monstre », elle l’aurait déshonoré ; sa mère alterne cruauté et cajoleries. La mort de son amour de jeunesse, suicidé, achève de la briser. Dès lors, chaque relation rejoue la même scène impossible : prélever sur les hommes qu’elle rencontre un trait, un morceau, un objet partiel, tentant de reconstituer cet être siamois perdu, entre fusion idéale et destruction cannibalique.
Comme l’analyse Geneviève Morel dans Tueuses. Du crime au féminin, le rapport ravageant des tueuses à leurs mères, la jouissance maternelle, peut être la clef. » Certaines femmes tuent pour réparer la promesse trahie de l’amour absolu. Chez Laurence, le meurtre n’est pas haine mais désespoir : un geste de fusion, une tentative désespérée d’« incorporer » l’aimé pour ne plus être seule. « Je suis coincée dans un ventre imaginaire », confie-t-elle, prison psychique où l’amour devient dévoration.
Elle aime radicalement, « pour ceux qui n’aiment pas », refuse le « tiédasse ».
La mise en scène de Delphine Grandsart traduit ce vertige avec une sobriété bouleversante. Une bâche noire circonscrit la cellule, des voies ferrées tracées à la craie rappellent la tentative de suicide sur les rails, tandis que pâte à modeler et objets d’enfance deviennent outils dérisoires d’une reconstruction impossible. Le micro amplifie la « voix morte » de Laurence, celle de tous les enfermés sans écoute. « Ma petite voix est morte à travers les mutations de la vie » dit-elle.
Mais la folie n’est pas que nuit. Au cœur du délire surgit un mot lumineux : « le gâteautier qui ne faisait jamais payer ». Ce néologisme, sucré et consolateur, condense le rêve d’un monde d’enfance réparé, où la douceur serait gratuite, où l’amour ne se paierait plus. Ce monde n’existe pas ; il n’en est que plus bouleversant. Le langage devient refuge, le théâtre, lieu de soin symbolique.
À travers cette fiction carcérale, L’Irrémédiable dénonce la confusion tragique entre justice et psychiatrie : enfermer la folie, c’est la condamner deux fois. Comme le rappelle le psychiatre Cyrille Canetti, « la société met ses fous en prison, et la prison rend fou ». Ce que la pièce révèle, c’est l’échec du soin, l’abandon de celles et ceux qu’on ne sait plus écouter.
Delphine Grandsart, qui a elle-même travaillé auprès de détenus, donne corps à cette voix d’outre-monde. Son interprétation fait de Laurence non pas un monstre, mais une femme irrémédiablement vivante, en quête d’un amour absolu. Lorsqu’elle murmure : « J’adore avoir la paix », on comprend que cette paix ne viendra jamais.
Il y aurait des blessures d’enfance, des traumatismes cumulatifs irréparables.
L’Irrémédiable n’est pas le récit d’un crime, mais celui de la tentative d’une réparation impossible. Et quand on dit de Laurence : « Elle a un petit vélo dans la tête avec son homme dessus », on entend toute la tendresse qu’elle n’a jamais reçue. Au fond, c’est peut-être cela, l’irrémédiable : le silence du monde face à ceux qui aiment trop.
Titre : L’Irrémédiable
Texte : Delphine Gustau
Avec : Delphine Grandsart
Mise en scène : Delphine Grandsart (avec la complicité de Delphine Gustau et Johann G Louis)
Musique : Pascal Trogoff
Compagnie : Compagnie Les Petites Vertus
Durée : 1 heure
Lieu de réservation & dates
Lieu : Théâtre La Flèche – 77 rue de Charonne, 75011 Paris.
Dates : Du 11 octobre 2025 au 13 décembre 2025, tous les samedis à 21h
Réservation : Réservez vos places ici
📸 Crédits photos : © Théâtre La Flèche / Compagnie Les Petites Vertus


Laisser un commentaire