Pour le centenaire du Théâtre de la Michodière, Michel Fau ressuscite avec brio La Jalousie de Sacha Guitry. Sous les rires étincelants du boulevard, une vraie tragédie narcissique se joue : celle d’un homme qui confond avoir et être, croix et cocu, amour et possession. Une comédie brillante, un chef-d’œuvre de mécanique jalouse


Une comédie du miroir : du cocu à la croix 

Inauguré en 1925, le Théâtre de la Michodière fête cent ans de comédie en beauté avec La Jalousie de Sacha Guitry, dans une mise en scène étincelante de Michel Fau. Sous les ors Art nouveau et les volutes style Nouille des décors de Nicolas Delas, la pièce étale tout ce que Guitry savait faire : un texte ciselé, un humour mécanique, une élégance vacharde. 

Albert Blondel, fonctionnaire modèle, revient d’un adultère, tentative désespérée de recoller une blessure d’amour-propre : il n’a pas la croix d’honneur. Réformé, il n’a pas été à la guerre et s’en sent diminué. Pour se prouver qu’il est encore un homme, il s’offre un égarement galant. Mais lorsque, rentrant chez lui, il découvre que sa femme n’est pas là… le soupçon éclot, le délire commence. 

Avoir la croix, c’est être un homme ; ne pas l’avoir, c’est être cocu.  

Presque homonymes : croix et cocu. La confusion est tout le sel, et le drame, de la pièce. 

De l’avoir à l’être : la croix comme suppléance à la paranoïa de jalousie 

Blondel souffre de ce que Freud appellerait une blessure narcissique. Dans son texte De quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité (1922), Freud décrit trois formes de jalousie : normale, projective et délirante. Chez Blondel, tout est déjà joué : il trompe, donc il soupçonne. Ce qu’il refuse de voir en lui, son infidélité, sa faiblesse, il le projette sur sa femme. 

C’est parce qu’il trompe sa femme qu’il la soupçonne. Mécanique projective, admirablement mise en lumière par Guitry. 

La jalousie n’est pas ici la conséquence de la trahison, mais sa cause

Le mari, pour se rassurer, a besoin d’un objet symbolique qui lui restitue l’illusion de sa virilité perdue : la croix d’honneur. Cet “avoir” viendrait combler un “trou d’être”. Freud l’avait noté dès 1938 : 

« L’enfant aime d’abord exprimer la relation d’objet par l’identification : je suis l’objet. 
L’avoir est une relation ultérieure, retombant dans l’être après la perte d’objet. »
(Résultats, idées, problèmes PUF) 

Chez Blondel, cette logique s’inverse : il veut avoir la croix pour redevenir
Il confond donc être la croix avec avoir la croix,autrement dit, il croit exister par le signe extérieur de reconnaissance. 

La morale des nouilles et l’humour de Guitry 

C’est ici que Lacan entre en scène. Dans son Séminaire VIII, il parle de « la morale des nouilles », cette morale du paraître et du signe vide, où le désir se réduit à ce qu’on peut exhiber. Guitry aussi s’en amuse : ses personnages sont des caricatures du narcissisme mondain. Chez Blondel, la virilité est une médaille ; chez l’amant Lézignan, bellâtre et écrivain médiocre, elle est un mot d’esprit. Deux figures d’un même ridicule. 

Albert Blondel, fonctionnaire modèle, revient d’un adultère, tentative maladroite de réparer la blessure de ne pas avoir « la croix ». Réformé, sans médaille ni gloire, il trompe pour se prouver qu’il est encore un homme. Et lorsque, rentré chez lui, il découvre que sa femme n’est pas là, le délire s’enclenche : l’adultère projectif, la jalouissance, selon le mot-valise lacanien, se met en marche. 

Michel Fau, en fat magnifique, fait osciller son Blondel entre rage et supplication, entre paranoïa et ridicule. Sa jalousie devient une inquisition morale, comique et terrifiante à la fois. À ses côtés, Gwendoline Hamon incarne une Marthe Blondel d’une intelligence vive, Geneviève Casile apporte une profondeur sage et ironique dans le rôle de la mère, elle-même victime des affres de la jalousie avec un mari volage : 

« J’ai cessé de chercher, j’avais trouvé la preuve. » 


De Flaubert à Guitry : la croix comme médaille du vide 

La dernière réplique de la pièce : « Mes enfants, ça y est, je le suis ! » rappelle irrésistiblement les derniers mots de Madame Bovary : 

« Il vient de recevoir la croix d’honneur. » 

Dans les deux cas, la croix est un symbole ironique: elle récompense non pas le mérite, mais la médiocrité satisfaite

Chez Flaubert, Homais incarne le conformisme bourgeois triomphant ; chez Guitry, Blondel est le même homme, mais en plus drôle. Ce n’est pas l’amour qui le sauve, c’est la décoration : la reconnaissance sociale qui vient apaiser le vide intérieur. 

Ainsi, cette croix « performative », ou père-formative, fait suppléance à la paranoïa de jalousie. Elle remplace symboliquement la fonction paternelle manquante et calme, un instant, le délire. 

Le triomphe du vide, ou la vanité décorée 

Sous les dorures de la Michodière, dans un décor qui semble respirer les années 1920, La Jalousiesonne étrangement moderne. 

Car cette confusion entre avoir et être n’a jamais disparu : aujourd’hui encore, on “a” des marques, des trophées, des followers pour être quelqu’un.  

Le rire du public est unanime, la jubilation constante. Michel Fau signe ici un hommage à Guitry d’une précision d’orfèvre, une satire misandre, drôle et cruelle, où chaque mot sonne juste et chaque silence pèse d’une ironie tendre. 

À ne pas rater au Théâtre de la Michodière 


Texte de Sacha Guitry 

Mise en scène de Michel Fau  

Avec Gwendoline Hamon, Michel Fau, Alexis Moncorgé, Geneviève Casile, Fabienne Galula, Alexis Driollet, Joseph Tronc, Léo Marchi  

Assistant mise en scène : Quentin Amiot 

Décor : Nicolas DELAS 

Costumes : David BELUGOU 

Lumières : Joël FABING 

Sons : Antoine LE COINTE 

Maquillage : Pascale FAU  

Attaché de presse : Alain Ichou / ichou.alain1@orange.fr 

Vue le 25 octobre 2025 

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