Du 8 novembre au 14 décembre, dans l’écrin du grand théâtre de la Scala, une Carole Bouquet impeccable interprète un spectacle sobre et bien pensé en hommage à Samuel Paty, professeur-martyr, décapité par Abdoullakh Anzorov, réfugié russe d’origine tchétchène, peu après être sorti de son collège du Bois d’Aulne à Conflans-Sainte Honorine. Il avait, dix jours auparavant, montré deux caricatures de Mahomet à ses élèves de quatrième. L’affaire avait tourné au scandale, puis au drame que l’on sait.
Lorsque l’on arrive au théâtre de la Scala, on est d’abord happé par la très belle atmosphère de ce lieu, portée aussi bien par le personnel que par les qualités visuelles, puis sonores – on le découvrira pendant la représentation – du théâtre. Il règne là comme une élégante ambiance, s’il est possible de l’exprimer ainsi, qui doit assurément beaucoup au fin travail de rénovation opéré par Mélanie et Frédéric Biessy avec l’aide du scénographe Richard Peduzzi et du compositeur Philippe Manoury. De quoi redonner du lustre à une salle qui vit jadis briller Mistinguett, Pauline Carton ou Raimu avant de connaître une histoire mouvementée devenant successivement un cinéma, puis un cinéma porno avant d’être racheté par…une église évangélique brésilienne et de finir en hangar vide. En voyant la devanture soignée, toute ciselée de fin néon, on se dit que les époux Biessy ont fait du beau travail. Même impression lorsqu’on pénètre la grande salle, tamisée de lumière bleue, comme une moire qui fait seuil à la représentation, qui enveloppe le spectateur d’une quiétude indéfinissable. Autour de nous, autre « parergon » pour emprunter au langage de Derrida, des effluves de parfum. Dans l’air des fragrances poudrées, citronnées, ici un musc, là quelques zestes d’orange, de la vanille des îles, de la violette. Des gens délicats sont de sortie. Cela tombe bien, le spectacle est à cette aune.
Le noir ne s’est pas encore fait qu’arrive Carole Bouquet, en majesté. Elle a quitté les cornrows qu’on lui a vues sur les photos des revues de presse. Elle arbore un ensemble ample, de soie noire – blouse et pantalon. On la devine peut-être fatiguée après le malaise sur scène, dont ont fait échos certains journaux. Elle n’en laisse rien paraître. Tout au contraire, la langueur qu’on devine ne donne que plus de profondeur, plus d’assise, plus de calme au long monologue qu’elle entame. Pour raconter quoi?
Le texte d’Emilie Frèche, égraine inexorablement les moments et enchainements dramatiques qui ont mené à la mort d’un professeur apprécié, consciencieux et responsable – autant qu’il est possible de l’être.
Samuel Paty donne un cours d’Enseignement Moral et Civique, héritier de la Révolution et de la pensée des Lumières, en suivant, selon toute vraisemblance, le programme qui lui a été assigné. La question à l’ordre du jour est celle de la liberté d’expression. Il choisit de montrer à ses élèves des caricatures de Mahomet – tout en avertissant que cela pouvait choquer la sensibilité de certains et, le cas échéant, les invitant à détourner le regard ou à sortir un instant. Commence alors une sorte de via crucis de l’homme aux prises avec sa conscience professionnelle et la dignité de sa fonction, de sa parole, de ses engagements.
La mise en scène très dépouillée de Murielle Mayette-Holtz, s’appuyant sur des fonds de projection vidéo, laisse d’autant plus ressortir alors la tragique concaténation des événements. Bouquet, mezzo-voce, continue de faire le récit des jours et des heures qui ont précédé la mort de Paty. Nous sommes les témoins d’une manière d’enquête, qui énonce les faits, les enchaine comme s’enchaînent les instants d’une tragédie racinienne. Un parent d’élève l’attaque sur Facebook, il est traité de « voyou », de « malade ». On l’accuse soudain au long des fils Whastapp et Telegram des mosquées de France et du monde. On porte plainte contre lui pour « diffusion d’images pornographiques ». Il est convoqué au commissariat. Des collègues se désolidarisent. On organise des réunions. On fait venir un référent. Il est sommé de s’excuser. On connaît la suite. Le 16 octobre Abdoullakh Anzorov, met son plan à exécution, en soudoyant certains des propres élèves de Samuel Paty – qui collaborent pour quelques billets de 50 euros.
La pièce s’arrête en évoquant de façon elliptique l’attentat. Il vaut sans doute mieux poser un voile sur la violence inouïe dont a été victime le professeur. Tout cela sonne très juste, avec une Carole Bouquet impeccable de bout en bout.
La pièce s’achève, mais ni l’écoute ni la réflexion du psychanalyste que nous sommes. Dans la rue, les néons oranges du boulevard de Strasbourg ont succédé aux néons bleus de la grande salle de la Scala, et sous le fin crachin parisien, nous terminons notre soirée bien songeur.
Certes on peut s’interroger, sur la pertinence de montrer à des élèves de quatrième des caricatures sur un sujet particulièrement sensible.
Mais lorsque l’on met en balance nos manières d’enseigner et l’assassinat de façon barbare d’un professeur, déjà fragilisé pour avoir exercé son noble métier avec les moyens du bord, la disproportion est flagrante. Et il apparaît, en ces temps où sonne aussi le glas des victimes du 13 novembre, qu’il y a de quoi, en effet, sans en galvauder l’expression, « être Charlie ». De quoi cheminer ensemble aussi, pour continuer de bâtir une société plus tolérante et à l’écoute, plus soucieuse d’éviter, autant qu’il nous est possible, les radicalités et les radicalisations.
Nous revient à la mémoire, brillant comme le ciel étoilé « au-dessus de nous », à la manière de la loi morale « en nous » – pour reprendre à Kant -, cette citation d’un autre professeur, pédagogue et humaniste du XVIème siècle, Sébastien Castellion, qui sonne juste au sortir de ce spectacle :
« Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme ».
Texte d’Émilie Frèche publié par les éditions Albin Michel
Avec Carole Bouquet
Mise en scène Muriel Mayette-Holtz
Lumières François Thouret
Musique Cyril Giroux


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