Au Funambule Montmartre, après son triomphe au festival d’Avignon 2025, la mise en scène incendiaire de l’œuvre de Lars Norén par Nicolas Derrien nous jette au visage les cendres de nos propres terreurs : peur du vide, de la destruction.
Thomas Ostermeier
Dans Démons, le dramaturge suédois Lars Norén métamorphose un appartement en une boîte crânienne fissurée, un couple en un champ de bataille, une urne funéraire en arme de profanation. Le roman, déjà porté sur scène par Thomas Ostermeier à l’Odéon en 2010, trouve avec Nicolas Derrien une nouvelle identité scénique. Avec talent, il restitue cette pièce d’une cruauté rare et d’une intensité presque insoutenable, soulignant le cœur schizophrénique de l’œuvre : l’impossible coexistence entre la soif d’amour et la certitude d’être englouti par elle.
Bascules
Lars Norén écrit depuis son propre passage par la folie. Interné à vingt ans, soumis à des électrochocs, l’auteur raconte dans son journal, En dramatikers dagbok l’éclatement du moi, le gouffre sans forme qu’il a tenté de remplir d’écriture : « J’étais brisé, sans repères, sans langage. J’ai commencé à écrire pour me rappeler que j’existais. » Dans cette pièce de 1982, jouée aujourd’hui dans une version d’une férocité magistrale au Funambule Montmartre, tout est déjà placé sous le signe de l’effondrement. Avant même que les corps n’apparaissent, la bande-son ouvre les vannes du monde : violences, guerres, massacres, désastre écologique, une rumeur planétaire de destruction, comme un cerveau en crise.
La mise en scène y fait surgir quelques rares étincelles de douceur, presque obscènes par contraste : Le premier bonheur du jour de Françoise Hardy, une chanson de Nina Simone, fulgurances d’apaisement qui ne durent pas.
Puis tout bascule. La crise commence et ne s’arrêtera plus.
Dostoïevski, dans son roman éponyme, a déployé la folie politique et métaphysique. Norén, lui, sonde la folie intime, familiale, conjugale. Les deux œuvres se répondent comme deux gouffres : Dostoïevski montre le chaos du monde, Norén le chaos du quotidien.
Cendres : cœur battant de la violence
Dans cette version, les cendres deviennent le matériau principal du désastre. Les mégots arrachés et jetés au sol par Katarina, les cendres des cigarettes, les cendres de la mère de Frank morte le matin, dans leur urne, que Frank, dans un geste que même les mythes n’oseraient pas, renverse sur la tête de sa femme.
« Cela ne se fait pas », dit-elle. Frank fait précisément ce qui ne se fait pas. La pièce se cristallise autour de ce moment de profanation. Une scène sidérante, sacrilège, où l’on voit un homme tenter de réintroduire du maternel, dans le réel, en le plaquant sur le crâne de sa femme, comme s’il cherchait à la rendre plus douce, plus soignante, plus maternante. Tentative désespérée, inutile, vouée au pire.
Freud l’écrit dans Les Nouvelles conférences, le bonheur conjugal vacille tant que la femme n’a pas intégré ce rôle maternant dans lequel l’homme cherche inconsciemment refuge.
Katarina en est la juste antithèse : flamboyante, ni mère, ni apaisante, ni contenante. Elle est fougue, attaque, désir brutal, provocation permanente. « Tant que je serai vache avec toi, tu resteras avec moi. (…) Tant que je te maltraiterai, tu resteras lié à moi. » lance-t-elle à Franck. Phrase d’une lucidité cruelle, qui résume leur pacte infernal : se détruire pour ne pas disparaître.
Dans la tête de Frank : une schizophrénie scénique
La mise en scène, d’une grande intelligence clinique, fait de l’appartement un cerveau en crise. Le nid d’amour est devenu, habité par ce couple au-delà du toxique, une prison de haine, vide, hormis des bouteilles d’alcool de luxe. Le monde extérieur, perçu comme ultraviolent, ce vacarme apocalyptique inaugural, est la projection du monde interne de Frank : un homme impuissant, terrifié par le manque, tiraillé par des fantasmes homosexuels qu’il n’assume pas, écrasé par la mort de sa mère qu’il doit enterrer demain.
La schizophrénie est dite explicitement dans les derniers mots de la pièce. Mais elle est visible tout au long de la dramaturgie : frontières identitaires brouillées, dialogues qui tournent comme des voix intérieures contradictoires, structure d’hallucination partagée. On assiste à un délire à deux, un enfer amoureux où l’amour et la haine se succèdent sans pouvoir parvenir à un point d’équilibre. Et ceci dans une alternance infernale, dans une ambivalence non-névrotique qui donne à voir le vertige relationnel.
La parabole du porc-épic : la danse impossible
Le couple de Frank et Katarina incarne la parabole du porc-épic de Schopenhauer : s’ils s’approchent, ils se blessent ; s’ils s’éloignent, ils gèlent et plus encore la phrase terrible du philosophe : « La vie oscille, comme un pendule, de la souffrance à l’ennui. » Les deux couples en présence incarnent ces deux pôles : Frank et Katarina : la souffrance comme seul rempart au vide ; Jenna et Tomas, leurs voisins : l’ennui, la fadeur réparatrice. Jenna, figure maternelle, allaitante, croit naïvement pouvoir sauver Frank, par sa douceur. Tomas, quant à lui, brûle d’un désir frustré, attisé sans jamais être consommé.
À l’image de Burton et Taylor dans Qui a peur de Virginia Woolf?, cette confrontation devient un show exhibitionniste,, devant témoins, devant voisins, devant nous. La destruction comme spectacle, la cruauté comme danse sociale.
Une mise en scène qui enferme le spectateur dans l’arène
Le choix de faire circuler les acteurs parmi le public est d’une efficacité redoutable. La lumière, le son, les cris, les éclats : tout vient d e partout. On sent les pulsions, les projections, les déflagrations psychiques. Charlotte Braquet, Katarina, offre une performance d’une rare intensité : séductrice, terrifiante, changeante comme une flamme qui manque d’oxygène. Nicolas Derrien, Frank, est d’une sauvagerie mate, presque animale, d’une férocité qui n’a plus rien d’humain. Le duo avec Tomas et Jenna forme un quatuor en équilibre sur une lame de rasoir, où l’empathie, le malaise, le voyeurisme se relayent sans répit. Cette pièce nous confronte sans fard à ce que nous cherchons à fuir : nos propres démons. Ce qui se passe à deux, dans un appartement, est le miroir de ce qui se passe à huit milliards, planète à la dérive. Elle rappelle que l’amour, quand il a peur du vide, se transforme souvent en instrument de torture. Elle possède une beauté brute, un carnage maîtrisé, une intensité qui fait trembler.
Une pièce profonde, angoissante, nécessaire.
Auteur : Lars Norén
Mise en scène : Nicolas Derrien
Distribution : Charlotte Braquet, Rebecca Delrieu, Nicolas Derrien, Emilien Ravel
Scénographie : Léo Joudi
Diffusion : Charlotte Calmel, Catherine Jullemier
Lieu : Funambule Montmartre
Jusqu’au : 14 janvier 2026
Vu le : 11 novembre 2025


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