Après leur inénarrable Don Quichotte, après leur foutraque Hamlet de Shakespeare la compagnie des Dramaticules s’empare du peu connu Macbett de Ionesco pour nous le projeter au visage avec une incontestable puissance comique.


Ionesco en 1972 avec Macbett détournait la solennité shakespearienne pour en faire une mécanique absurde, implacable, dans une dénonciation des dérives du pouvoir. Vingt ans après leur création, en 2005, les Dramaticules reprennent la pièce avec une vigueur intacte.


Avec son Macbett (prononcez mac-bette, Eugène Ionesco revisite la tragédie shakespearienne pour en faire une parabole politique entre Ubu roi et les Monty Python. L’auteur du théâtre de l’absurde ne s’empare pas de Macbeth pour le moderniser ; il s’en sert pour révéler la mécanique politique intemporelle. Il y décrit au plus près des âmes la soif de pouvoir, la dérive autoritaire et l’ascension inarrêtable d’un tyran.

La pièce s’ouvre sur un pays gouverné par l’Archiduc Duncan, dirigeant autoritaire dont les décrets relèvent autant de la brutalité que de l’arbitraire administratif. Macbett, général discipliné et loyal, réprime pour son maitre une révolte, mais il voit ses efforts méprisés. Une prophétie, parodie des sorcières shakespeariennes et l’intrigante influence Dame Duncan suffisent à le pousser au meurtre. Le général élimine son souverain et s’empare du pouvoir…

La version d’Ionesco apparaît ainsi comme une fable sombre. La folie et les hallucinations de Macbeth, la rage de Lady Macbeth sont évacuées. Reste le grotesque logique d’un pouvoir livré à lui-même. Reste la tragédie des maitres et des valets au sein d’un appareil politique qui refuse de se voir dans le miroir de l’introspection.

Le pouvoir est une pente funeste. Et comme nous sommes chez Ionesco, la pente est drolatique et souvent joyeusement absurde.

Le pouvoir comme compensation narcissique

La trajectoire de Macbett , soldat loyal qui devient assassin puis despote, fonctionne ici comme une étude clinique du narcissisme blessé. Au début, il obéit, intériorise l’injustice, avale l’humiliation. La troupe souligne ce moment fondateur : l’idéal du Moi en son trône se fissure. Quand la prophétie surgit, elle apparaît moins comme un appel du destin que comme un fantasme réparateur. Et Macbett une fois roi, ne gouverne pas : il jouit.

Une mise en scène jubilatoire

Qui mieux que la troupe des Dramaticules pour ressusciter l’humour noir et la mécanique absurde d’Ionesco ? Leur énergie scénique met en lumière le pulsionnel archaïque qui engendrent les tyrans, la valse des pantins obsédés par l’accaparement de l’avoir et de l’être. Chez Ionesco, le pouvoir n’est pas une institution : c’est une pathologie. La mise en scène de Jérémie Le Louët relate avec brio et avec une ironie mordante, les symptômes de cette maladie triste.

Le meurtre de Duncan devient passage à l’acte spectaculaire destiné à restaurer une image de soi effondrée. Macbett se hisse au pouvoir parce qu’il ne peut supporter de ne pas être tout. Le Louët dirige ses acteurs : Ils rejouent la tragédie de la toute-puissance infantile. La représentation théâtrale devient un rituel : une cérémonie politique où le pouvoir se rejoue comme un retour savoureux au théâtre, dans l’art même de l’acting.

La répétition : symptôme d’une pulsion de mort collective

« L’histoire se répète toujours deux fois, la première comme une tragédie et l’autre comme une farce » (Karl Marx)

Le texte d’Ionesco insiste sur le motif de la répétition du texte. Y affleure la pulsion de répétition. On pense aussi à la force des algorithmes de TikTok, aux mantras des discours populistes, aux médias de propagande étrangers, abusant de la fréquence des mêmes propos, des mêmes expressions. Un système social traumatisé reconduit indéfiniment la même structure de domination, dans l’au-delà du principe désormais désavoué de plaisir. Dans un engagement scénique puissant, les Dramaticules orchestrent ces allitérations sans jamais en atténuer l’horreur : le tyran n’est pas une anomalie, il naît du désir collectif. À chaque redondance, le détour clownesque, porté par le talent de la troupe, nous arrache un rire, comme pour conjurer.

Une farce qui révèle nos ombres

Et la troupe danse. Le style physique de la troupe prend ici une dimension symbolique. Les corps se heurtent, s’effondrent, se relèvent. Les changements de ton, du burlesque à la violence, fonctionnent comme autant de débordements du refoulé. L’absurde, loin de rendre le drame léger, devient un outil pour faire surgir l’inquiétante étrangeté du pouvoir.

Le spectacle fonctionne tel un miroir déformant pourtant d’une justesse implacable : il révèle ce que les sociétés préfèrent ignorer. C’est là que la farce d’Ionesco retrouve toute son acuité. La tyrannie n’est jamais seulement l’affaire d’un individu : elle incarne un imaginaire collectif, une faille profonde dans notre rapport au pouvoir et à la loi.

Sous la direction de Jérémie Le Louët, Macbett devient ce qu’il doit être : une fable sombre, mais hilarante, sur l’infantilisme politique, sur le désir de domination absolue et sur la jouissance destructrice qu’il engendre.



MACBETT, Farce tragique d’Eugène Ionesco Les Dramaticules Jérémie Le Louët, Interprétation : Julien Buchy, Anthony Courret, Jonathan Frajenberg, Jérémie Le Louët, Dominique Massat et Laurent Papot. Adaptation et mise en scène : Jérémie Le Louët. Scénographie : Blandine Vieillot, Costumes :Isabelle Granier, Création lumière:Thomas Chrétien, Création son : Théo Pombet. Vu le 3 décembre 2025. Crédit Photos © Justine Taverne


Le 27/11/2025 à 20h30 au Théâtre des Arcades à Buc (78)
Le 29/11/2025 à 20h30 au Moustier à Thorigny-sur-Marne (77)
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Le 02/12/2025 à 20h00 au Théâtre de Châtillon (92)
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Le 05/12/2025 à 20h00 au Théâtre de Châtillon (92)
Le 06/12/2025 à 18h00 au Théâtre de Châtillon (92)
Le 09/12/2025 à 14h00 au Théâtre de Chartres, Scène conventionnée d’intérêt national art et création (28)
Le 09/12/2025 à 20h30 au Théâtre de Chartres, Scène conventionnée d’intérêt national art et création (28)
Le 17/01/2026 à 20h00 au Théâtre du Val d’Osne à Saint-Maurice (94)
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Le 30/01/2026 à 20h00 au Théâtre de Chelles (77)
Le 06/02/2026 à 14h30 à l’Espace culturel Boris Vian aux Ulis (91)
Le 06/02/2026 à 20h30 à l’Espace culturel Boris Vian aux Ulis (91)

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