Comment porter à la scène Vie et Destin, cette fresque titanesque de Vassili Grossman qui ausculte les entrailles du XXe siècle totalitaire ? Brigitte Jaques-Wajeman ne cherche pas à tout embrasser. Avec neuf interprètes, elle extrait, et s’emploie à faire entendre le texte sous la forme d’un témoignage dans une adresse au public. Le devoir de mémoire en partage..
C’est aussi une radiographie morale de la soumission.
Victor Strum, physicien du nucléaire, et sa famille pris entre deux mâchoires totalitaires. Grossman, qui documenta la Shoah en tant que journaliste, déploie une thèse dérangeante dont la réalité historique est désormais largement reconnue : nazisme et stalinisme partagent une matrice commune. La paranoïa hitlérienne résonne avec l’antisémitisme stalinien. La peur comme ciment social, la délation comme pratique quotidienne, la volonté de forger un « homme nouveau », des millions de morts comme prix de ces utopies meurtrières. Rhétorique dont on perçoit les réminiscences dans certains populismes de gauche radicale, avec la promulgation de l’ancien bouc émissaire et les fantasmes de table rase.

Mais se pose ici une question vertigineuse : comment représenter l’irreprésentable ? La doctrine Lanzmann, qui fonde le témoignage sur la parole directe des survivants, ne peut s’appliquer au théâtre. Un comédien témoigne toujours pour un autre. Pascal Bekkar, Pauline Bolcatto, Raphaèle Bouchard, Sophie Daull, Timothée Lepeltier, Pierre-Stefan Montagnier, Aurore Paris, Bertrand Pazos et Thibault Perrenoud ne sont pas les victimes dont ils portent la voix. Ils incarnent des positions morales, des moments de bascule, dans un dispositif de représentation qui assume sa médiation. Une médiation qu’on pourra regretter trop fragile au regard de la scéno depouillée.
« L’histoire de l’homme c’est le combat du mal cherchant à écraser la minuscule graine d’humanité », écrit Grossman. Jaques-Wajeman fait de cette phrase le moteur de son spectacle, refusant le manichéisme pour explorer la zone grise où se nouent soumission et résistance. Grossman nous aide à déchiffrer ce qui se passe aujourd’hui même, sous nos yeux.

Un moment bouleverse : la lecture de la dernière lettre de la mère de Strum qui apparait tel un spectre depuis le ghetto de Berditchev, avant d’être assassinée par les nazis. Grossman avait dédié son roman à sa propre mère, tuée dans ce même ghetto en 1941. Au théâtre, cette lettre devient l’acmé de la représentation.
La scénographie trop sage, peine à créer des images aussi puissantes que les mots. Mais l’essentiel est là : cette mise en scène fait œuvre de transmission.

Et de mise en garde également. Vie et Destin demeure un outil pour penser le présent, un manuel de résistance contre toutes les formes de soumission volontaire. À l’heure où l’histoire bégaie, où les événements du 7 octobre ont rappelé au monde la permanence d’un antisémitisme meurtrier, où les logiques totalitaires que Grossman a décortiquées continuent de hanter notre époque sous des formes renouvelées – de Moscou à Téhéran –, ce spectacle revêt une nécessité criante.
Vie et Destin, d’après Vassili Grossman
Mise en scène : Brigitte Jaques-Wajeman
Théâtre de la Ville-les Abbesses, 31 rue des Abbesses, Paris 18e
Jusqu’au 26 janvier, à 19h30 (15h le 18), relâches les 11, 17, 24 et 25. Vu le 11 janvier 2025. Droits réservés photos


Laisser un commentaire