Après avoir incarné avec brio Le Joueur d’échecs de Stefan Zweig (repris en janvier chaque lundi), Gilbert Ponté s’empare d’un autre témoignage de l’Europe meurtrie du XXe siècle. Avec Si c’est un homme de Primo Levi, il poursuit son exploration des abîmes de l’humanité et prouve une nouvelle fois sa capacité à porter seul en scène des textes d’une densité rare.

Une sobre éloquence face à l’indicible

Il y a des spectacles qui nous rappellent pourquoi le théâtre existe, en cela qu’il s’occupe de transmission et de réactualisation. La pièce adaptée du roman, Si c’est un homme en fait partie. L’œuvre de Primo Levi, chimiste italien déporté à Auschwitz en 1944 à l’âge de vingt-quatre ans, constitue un témoignage essentiel sur l’univers concentrationnaire. Survivant de la Shoah, Levi a consacré sa vie à transmettre cette expérience de la déshumanisation, jusqu’à sa mort en 1987. Son récit, publié dès 1947, décrit avec une précision clinique la vie quotidienne dans le camp, la faim, le froid, l’effondrement de toute dignité. Aujourdhui ces mots résonnent tristement avec les témoignages récents des otages du Hamas : la centralité de la faim, de la soif et de l’absence d’hygiéne dans l’entreprise de torture et de déshumanisation. Aussi, reste cette question lancinante : qu’est-ce qui fait encore de nous des hommes quand tout est fait pour nous l’arracher ?

Sur scène, un comédien seul face au public porte ce témoignage avec une justesse qui évite tous les pièges du pathos.

Car c’est bien là la force de cette interprétation : le comédien choisit la voie de la sincérité plutôt que celle de l’emphase. Pas de grands effets ou de lamentations. Il dit, simplement. Sa retenue amplifie la puissance du propos. Face à l’horreur des camps, l’acteur refuse l’atermoiement. Il se fait passeur.

La scénographie participe pleinement de cette démarche. Simple, elle n’est jamais minimaliste au sens d’absente. Chaque élément présent sur scène est là pour une raison précise, judicieusement choisi pour créer cette distance nécessaire avec l’horreur du récit.

L’équilibre de la scène

C’est bien là que réside la réussite de ce spectacle : raconter l’indicible sans sombrer dans le pathos ni dans la sidération. Les quelques éléments scéniques, dans leur sobriété, ne sont pas accessoires mais nécessaires. Ils concourent à créer un espace de médiation entre nous et l’horreur évoquée, ouvrant cette respiration indispensable qui nous permet de continuer à penser. Malgré tout.

Un spectacle essentiel qui honore la mémoire tout en interrogeant notre présent.


Si c’est un homme de Primo Levi . Artiste : Gilbert Ponté. Mise en scène : Gilbert Ponté. Les mardi et mercredi à 19h00 jusqu’au 1 avril. Visuel Affiche. Vu le 13 janvier 2026

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