Le théâtre français est en deuil. Valère Novarina, l’un des plus grands auteurs dramatiques contemporains, s’est éteint, laissant derrière lui une œuvre colossale qui a révolutionné notre rapport au langage et à la scène.
Né le 4 mai 1942 à Chêne-Bougeries, près de Genève, fils de l’architecte Maurice Novarina et de la comédienne Manon Trolliet, Valère Novarina était prédestiné au monde des arts. Après une enfance au bord du lac Léman à Thonon-les-Bains, il part étudier la philosophie et la philologie à la Sorbonne, où il rédige un mémoire sur Antonin Artaud qui marquera profondément sa vision du théâtre.
Une œuvre monumentale
Depuis sa première pièce, L’Atelier volant (1974), mise en scène par Jean-Pierre Sarrazac, jusqu’à ses dernières créations, Novarina n’a cessé d’explorer les mystères de la parole incarnée. Son théâtre, obsédé par le Verbe, interrogeait cette énigme fondamentale : pourquoi l’animal humain parle-t-il ? Comment la viande et le verbe se sont-ils rencontrés ?
Ses œuvres majeures ont marqué les plus grands plateaux de France : Le Drame de la vie (1986), Vous qui habitez le temps (1989), La Chair de l’homme (1995), L’Origine rouge (2000), L’Espace furieux à la Comédie-Française (2006), Le Vrai Sang (2011), Le Vivier des noms avec ses 1100 personnages. Chaque création était un événement, notamment au Festival d’Avignon où il fut un habitué, au Théâtre de la Colline, à l’Odéon ou au TNP de Villeurbanne.
Un révolutionnaire du langage
Novarina était bien plus qu’un dramaturge : c’était un penseur du théâtre, un poète du verbe incarné, un explorateur des tréfonds de la langue française. Son écriture, qualifiée de “théâtre utopique”, mêlait romans sur-dialogués, monologues à plusieurs voix et poésies en actes. Ses textes théoriques – Pour Louis de Funès, Devant la parole, Pendant la matière – ont nourri des générations d’acteurs et de metteurs en scène.
Comme il l’écrivait lui-même : “J’ai toujours pratiqué la littérature non comme un exercice intelligent mais comme une cure d’idiotie… une science d’ignorance.” Cette humilité devant le mystère de la parole faisait toute la grandeur de son œuvre.
Artiste total
Valère Novarina était également peintre et dessinateur. Ses expositions à la Galerie de France, au Musée Sainte-Croix de Poitiers, au Carré Saint Vincent d’Orléans témoignaient d’une créativité débordante qui ne connaissait pas de frontières entre les disciplines. Il peignait ses décors, dessinait ses personnages, créant un univers visuel aussi singulier que son univers langagier.
Reconnaissance nationale et internationale
L’œuvre de Novarina a été couronnée de nombreux prix : le Grand Prix du théâtre de l’Académie française (2007), le Prix Jean-Arp pour l’ensemble de son œuvre (2011), le Prix Marguerite-Duras. Officier de la Légion d’honneur depuis 2025, Commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres, il fut même candidat à l’Académie française en 2017. Ses textes, traduits en plus d’une dizaine de langues, rayonnaient bien au-delà de nos frontières.
Un héritage vivant
Valère Novarina laisse une œuvre immense, publiée essentiellement chez P.O.L, qui continuera à vivre sur les scènes de France et du monde.
Avec lui disparaît l’un de ces “magnificques magiciens des mots, révolutionnaire du langage inégalé”, dont les œuvres resteront des “bijoux pour l’intelligence, la sensibilité, l’humour”. Le théâtre français perd un géant, mais gagne un immortel.
Ses acteurs fidèles – Dominique Pinon, Dominique Parent, Jean-Yves Michaud et tant d’autres – porteront longtemps encore sa parole si singulière, cette parole qui traverse le corps et ouvre l’espace.


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