Entre témoignages et séquences chorégraphiées, Philippe Ménard filme pendant quatre ans un service de réadaptation pour personnes amputées. Si le dispositif formel reste modeste et la réalisation sans relief, le film collecte des paroles d’une richesse rare sur l’appropriation de la prothèse, la reconstruction du corps et la lutte contre le morcellement.
Il faut le dire d’emblée : la réalisation de Dis-moi sur quel pied tu danses manque de souffle. Le dispositif choisi par Philippe Ménard, face caméra, sans variation d’axe, minimal jusqu’à l’ascétisme, ne parvient pas à trouver un langage cinématographique à la hauteur de son sujet. Le réalisateur justifie ce choix par une volonté de s’effacer, de rendre sa présence « invisible » en écho à la question de l’absence qui traverse le film. On reste dans une esthétique télévisuelle sans audace.
Ménard ponctue ces témoignages de séquences chorégraphiées, de mises en mouvement poétiques, de chansons et de musique signée Aurélie Mestres. Ces moments veulent traduire l’espace imaginaire des personnes filmées, leurs « délires de salle de bain », leurs élans intimes. L’intention est louable.
Malgré ces faiblesses, le film possède une force indéniable. Car ce que Ménard perd en cinéma, il le gagne en humanité brute. Les vingt portraits qu’il collecte, patients et soignants mêlés, sont d’une richesse rare. Ces femmes et ces hommes parlent de leur rapport au corps, de l’amputation comme réalité concrète, de la prothèse non pas comme simple objet technique mais comme extension de soi à apprivoiser.

Et c’est là que le film touche juste : dans cette question de l’appropriation affective et intellectuelle de ce qui vient de l’extérieur pour devenir partie de soi. Où commence et où finit le corps ? Comment habiter un membre fabriqué ? Comment faire sien ce qui était d’abord étranger ? Les témoignages recueillis explorent ces questions avec justesse.
Le processus de fabrication de la prothèse, fil rouge du film, donne une forme concrète à cette dynamique. De la cicatrisation à la confection, jusqu’à l’appropriation finale, on suit ce chemin où l’absence est travaillée, déplacée, reconfigurée. Patients et soignants se retrouvent pris ensemble dans cette dynamique. C’est dans ce dialogue que se niche la dimension psychologique du film.

Le film nous rappelle que nous ne sommes pas seulement définis par notre histoire, notre métier, notre handicap. Ce qui nous construit, c’est d’abord notre imaginaire.
Dis-moi sur quel pied tu danses célèbre la capacité de chacun à composer, inventer, persévérer. Il donne visibilité à ceux qui sont souvent invisibles : les personnes amputées, mais aussi les professionnels qui les accompagnent dans l’ombre. Et dans ces paroles recueillies avec patience pendant quatre ans d’immersion au Centre de Réadaptation de Coubert, il y a quelque chose qui résiste à la modestie formelle du film. Une vérité humaine qui passe malgré tout.
À voir pour : ces témoignages rares qui explorent l’appropriation affective et intellectuelle de la prothèse, et nous rappellent que persister à être soi, malgré la transformation du corps, est peut-être l’acte le plus radical qui soit.
Réalisation : Philippe Ménard
Chef opérateur / Montage : L.F. Czaczkes
Musique : Aurélie Mestres
Durée : 72 minutes
Sortie : 4 février 2026


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