Le 18 octobre 1973, tandis que l’équipe des Aventures de Rabbi Jacob attendait avec impatience la sortie en salles, une jeune femme détournait l’avion Paris-Nice, exigeant que toutes les bobines du film soient mises sous scellés. Ce geste insensé était motivé par une conviction profonde: dans le contexte de la guerre de Kippour, elle craignait que ce film humoristique ne soit perçu comme une provocation et n’attise les tensions. Paradoxe tragique: elle voulait empêcher la diffusion d’un message de paix par peur qu’il ne provoque la guerre.

A partir de ce fait divers, Jean-Philippe Daguerre signe un coup de maître avec une pièce audacieuse et bouleversante. En revenant sur cet incroyable détournement d’avion, l’auteur-metteur en scène, neuf fois récompensé aux Molières, met ses pas dans ceux de Georges Cravenne. Le dramaturge transforme ce fait divers rocambolesque en une fresque humaine et poétique d’une puissance rare. Et un fabuleux geste théâtral.

L’audace est là aujourdhui comme hier. En 1973, dans un contexte de tensions au Moyen-Orient où l’Égypte menaçait l’existence d’Israël, Georges Cravenne ose produire un film appelant à la réconciliation entre Arabes et Juifs. Cinquante ans plus tard, alors que l’Iran et ses proxies régionaux poursuivent le même dessein de rayer Israel et ses Juifs de la carte, Daguerre reprend ce message de paix avec la même détermination. A quatre milles kilométres du conflit, poser sa pierre à un autre édifice.

Une mise en scène révolutionnaire

Daguerre invente encore, et c’est merveilleux. Rompant avec ses précédentes créations (Adieu Monsieur Haffmann, Le Petit Coiffeur, Du Charbon dans les Veines), il fait appel à Narcisse pour créer un véritable kaléidoscope visuel et sonore. Les procédés visuels informatiques et poétiques se mêlent aux performances des acteurs dans une symphonie scénique entre documentaire et spectaculaire. Alain Blanchot, Olivier Daguerre, Hervé Haine et Moïse Hill apportent leur touche personnelle à cet édifice artistique d’une rare cohérence.

Daguerre ne se contente pas de raconter, il fait vivre l’histoire. La scénographie mélange images d’archives, projections vidéo, effets sonores immersifs: tout concourt à plonger le spectateur au cœur de ce mois d’octobre 1973, entre la cabine d’un avion détourné et les coulisses du cinéma français.

Des comédiens formidables

Charlotte Matzneff (vibrante comédienne, elle est aussi, assistée de Manoulia Jeanne, la metteuse en scène du trés réussi Le chant des lions au Tristan Bernard jusqu’au 27 juin 2026) et Bernard Malaka, fidèles du metteur en scène, forment le cœur battant de cette distribution. Le merveilleux Malaka est précieux, il déploie une vérité sublime, une délicieuse ironie. Aussi, une révélation vient d’ailleurs: Julien Cigana qui incarne Louis de Funès avec un talent inoubliable, non content de ressusciter le génie comique du monstre sacré, en capture l’essence même. Il sait restituer la fragilité sous la grandiloquence, l’humanité sous le grotesque. Sa performance est époustouflante.

Bruno Paviot, Elisa Habibi et Balthazar Gouzou complètent cette distribution sans faille.

Georges Cravenne: le producteur visionnaire

Georges Cravenne (1920-2009) de son vrai nom Joseph Cohen, fut l’un des plus grands producteurs du cinéma français. Créateur de la Nuit des César en 1976, il marqua l’histoire du septième art par son audace et son engagement. Avec Les Aventures de Rabbi Jacob (1973), il prend un risque considérable. Le film, réalisé par Gérard Oury avec Louis de Funès, devint un succès planétaire et reste une œuvre culte du cinéma français.

Gérard Oury: le maître de la comédie

Gérard Oury (1919-2006), de son vrai nom Max-Gérard Houry Tannenbaum, fut le roi incontesté de la comédie populaire française. Après une carrière d’acteur, il se tourne vers la réalisation et signe les plus grands succès du cinéma français: Le Corniaud (1965), La Grande Vadrouille (1966) – film le plus vu en France pendant trois décennies -, Les Aventures de Rabbi Jacob (1973), La Folie des grandeurs (1971). Son duo avec Louis de Funès reste légendaire. Cinéaste engagé malgré les apparences légères de ses films, Oury veut faire de son Rabbi Jacob un manifeste antiraciste déguisé en farce burlesque.

Jean-Philippe Daguerre: l’héritier

Avec quatre Molières pour Adieu Monsieur Haffmann notre critique ici et cinq pour Du charbon dans les veines notre critique ici , Jean-Philippe Daguerre a démontré sa capacité à transformer l’histoire en émotion universelle. Son théâtre humaniste n’évite aucun des grands sujets qui traversent notre époque. Ainsi, lorsqu’il découvre l’histoire de Danielle Cravenne par hasard, grâce à Bertrand Thamin, Directeur du Théâtre Montparnasse, celui-ci lui lançe: C’est un sujet pour toi! Deux ans de recherches, de rencontres avec les rares témoins de ce fait divers, aboutissent à un roman publié chez Albin Michel et à cette création théâtrale. Sa fascination affectueuse pour Danielle Cravenne et pour Louis de Funès traverse chaque scène, chaque réplique.

Un hommage nécessaire

La pièce rend ainsi un hommage vibrant à ces deux figures extraordinaires. D’une part, Louis de Funès, génie comique dont le talent continue d’irriguer la culture populaire française. D’autre part, la bouleversante Danielle Cravenne, une idéaliste qui voulut réconcilier Arabes et Juifs après avoir réconcilié un fils avec son père. Son geste désespéré, son sacrifice personnel au nom d’un idéal de paix, devient dans la mise en scène de Daguerre un acte de dignité.

A ne pas rater

La Femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob est bien plus qu’une pièce de théâtre: c’est un manifeste pour la tolérance, un hommage aux audacieux de tous les temps. Dans une période où les tensions identitaires et religieuses se radicalisent, où les conflits au Moyen-Orient continuent de déchirer les peuples, Daguerre nous rappelle que l’art possède cette vocation à tenter de transcender les haines.

La mise en scène innovante, portée par des comédiens exceptionnels fait de cette création un événement théâtral majeur. Le spectacle vibre d’une humanité où l’histoire intime rencontre la grande Histoire. À voir pour se souvenir que l’audace et le courage ne sont jamais vains, que les rêveurs fous d’hier éclairent les combats d’aujourd’hui.


Théâtre Montparnasse.Matinée dimanche à 15h.Mardi à 19h & du mercredi au samedi à 21h. Crédit Photos : Fabienne Rappeneau.Avec Bernard MALAKA, Charlotte MATZNEFF, Julien CIGANA, Bruno PAVIOT, Elisa HABIBI et Balthazar GOUZOU. Auteur et metteur en scène Jean-Philippe DAGUERRE. Assistant à la mise en scène Hervé HAINE. Scénographie et vidéo NARCISSE. Costumes Alain BLANCHOT.Lumières Moïse HILL. Musique Olivier DAGUERRE. vu le 27 janvier 2026

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