au Lucernaire du mercredi au samedi 21H00,Le dimanche 17H30 jusqu’au 5 avril 2026.
Ronan Rivière réinvente « Les Nuits Blanches » au Lucernaire avec une mise en scène qui fait résonner l’intemporelle cruauté des amours impossibles, entre douceur slave et cruauté sentimentale.
En 1848, Dostoïevski n’a que 26 ans lorsqu’il écrit Les Nuits Blanches, une nouvelle trempée dans l’acide sur la solitude des êtres et sur l’échec de l’amour. L’écrivain y cisèle le portrait de deux êtres lunaires qui s’agrippent l’un à l’autre durant quatre nuits blanches de l’été pétersbourgeois, avant que le rêve ne vire au cauchemar. Un siècle plus tard, en 1957, Luchino Visconti transpose cette histoire dans son sublime Le notti bianche, avec Marcello Mastroianni en rêveur solitaire face à Maria Schell, incarnation déchirante d’une femme partagée entre espoir et obsession.

Au Lucernaire, Ronan Rivière reprend le flambeau – et le rôle de Mastroianni. Mais là où le cinéaste italien baignait son récit dans une brume onirique, Rivière choisit la netteté cru. Sa lecture des Nuits Blanches est celle d’une comédie grinçante, on pense à Une plaisanterie de Tchekhov ; une nouvelle sur ce que nous nommons aujourd’hui la « friend zone »1 Friend zone (litt. « zone amicale ») et friendship zone (litt. « zone d’amitié ») sont des anglicismes qui désignent, dans la psychologie populaire, une situation sociale où une personne désire avoir une relation amoureuse ou sexuelle avec une personne qui ne souhaite entretenir qu’une relation amicale. Les deux personnes entretiennent alors une relation d’amour platonique. Lorsque la personne qui ne désire pas avoir de relation amoureuse le fait comprendre à l’autre, on parle couramment d’« entrée dans la friend zone » ou de « friend-zonage : ce piège sentimental où l’un s’attache tandis que l’autre attend ailleurs, cet espace inconfortable où les maladresses et les non-dits transforment l’intimité en torture. Dostoïevski avait tout compris bien avant l’invention du terme, de cette mécanique toxique où deux complexes se télescopent.
La scénographie d’Antoine Milian frappe par son intelligence : un abri-bus soviétique des années 60, espace glauque d’attente éclairé par un réverbère et un néon blafard. Ce décor, entre irréel et déreliction, crée une distance temporelle qui paradoxalement offre une certaine modernité à l’œuvre. On retrouve ici le génie du scénographe qui sait créer et le lieu et le hors champ, chacun étrange à sa façon.
L’accompagnement au piano par Olivier Mazal mérite lui aussi le déplacement. Les préludes et variations de Rachmaninov – notamment le célèbre Prélude en ut dièse mineur – ne sont pas de simples ornements musicaux : ils épousent l’intrigue slave dans ses dimensions romantique et cruelle, ponctuant les espoirs et les effondrements. Le pianiste, présence étrange qui entre et sort de scène, devient notre représentant, nous spectateurs ; il est le témoin impuissant de ce naufrage annoncé.

Laura Chetrit, partenaire régulière de Ronan Rivière, compose une Nastenka remarquable. Pétillante et ingénue en surface, elle sait incarner – à l’instar de Maria Schell dans le film de Visconti – une femme possédée par son désir pour un autre, incapable de considérer totalement l’homme qui se tient face à elle. Cette ambiguité, jouée avec finesse et pétillance, rend le personnage d’autant plus déchirant.
Ronan Rivière confirme une fois encore qu’il est un authentique serviteur de la littérature en langue russe. Après Le Journal d’un Fou (lire notre critique ici) , Le Nez et Le Double de Gogol, Le Revizor, Le Roman de Monsieur Molière d’après Boulgakov, il prouve sa capacité à déceler dans ces textes une modernité cachée. Magnifique comédien, il incarne cet homme timide, maladroit, réveur et désemparé avec une justesse qui nous fait osciller entre pitié et agacement, enre empathie et méfiance – là où Dostoïevski voulait nous emmener.
Les Nuits Blanches version Rivière nous rappelle que certaines histoires traversent les siècles car elles touchent à l’universel. La friend zone, antichambre sentimentale existait déjà dans les nuits d’été de Saint-Pétersbourg. Elle existe encore dans nos métropoles contemporaines. Une pièce à voir pour la traversée dans cette équation sans fin.
D’après Fiodor Dostoïevski. Adaptation Ronan Rivière d’après la traduction de d’Ely Halpérine-Kaminsky. Musique au piano sur scène de Sergueï Rachmaninov. Mise en scène Ronan Rivière.Scénographie Antoine Milian. Costumes Corinne Rossi.Lumières Sébastien Husson. Avec : Ronan Rivière : LUI, Laura Chetrit : NASTENKA et au piano : Olivier Mazal. Crédit photos © Pascal Gely. Vu le 28 janvier 2026


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