Il y a des sujets qui résistent. L’inceste maternel est de ceux-là ; la pièce explore cette zone grise et dévastatrice où une mère franchit le seuil du tabou, faisant de son fils cadet le remplacant nocturne d’un mari absent.
Écrire là-dessus pour le théâtre, c’est prendre un risque réel. La Nuisette choisit de tout mettre sur la table. Frontalement, sans aspérité, sans poésie. Trois frères, un appartement à vider, une entrée en EHPAD de la mère comme prétexte — et c’est Antoine, le benjamin, qui brandit la nuisette maternelle comme on brandit une pièce à conviction. Le dispositif est celui du boulevard psychologique et la mécanique bien huilée est celle d’une pièce en un acte où les choses sont dites, où les masques tombent les uns après les autres.
Ce qui donne à la pièce son véritable ancrage, c’est la présence parmi les auteurs d’une psychologue clinicienne, Frédérique Gutman, et d’un psychologue clinicien, Jean-Marie Villiers, ancien juriste reconverti, qui apporte sa touche humoristique à l’édifice. Cette double présence du terrain clinique confère au texte une authenticité, une véracité documentaire indéniables.
Mais c’est précisément là que le bât blesse. Et en creux, l’intérêt de la pièce. Privée du secours de la psychanalyse, la pièce se résout à l’économie des faits bruts. Comme si les nommer avec exactitude suffisait à les désamorcer — comme si la précision tenait lieu de guérison. Et lorsqu’une phrase de la mère a jadis fait du fils le complice de l’inceste, il n’est demandé qu’une chose : la redire, telle quelle, sans élaboration, sans cet après-coup où le sens, pourtant, commence à se déposer.
L’intrigue repose sur une idée aussi généreuse qu’inquiétante. Il aurait suffi qu’un seul des trois frères eût accompli, sur lui-même, un labeur solitaire converti en une aptitude arrogante et provocatrice à dire en mots crus l’acte innommable. Antoine, l’écorché, le saltimbanque, a tant retourné sa propre histoire que la vérité — s’il en est une — et sa mise à nu semblent promettre une rédemption collective, une sorte de grâce qui se propagerait à toute la fratrie. La parole d’un seul pourrait donc guérir les deux autres, les arracher à leur déni, les forcer à exhumer ce qu’ils ont si soigneusement enseveli ? C’est le fantasme au cœur de la pièce : la vérité existe et elle gît quelque part au milieu du reliquaire de la mère, et cette vérité, une fois dite, sauve.
Fantasme de non-psychanalyste. Notion prête-à-l’emploi qui méconnaît ce que le travail analytique enseigne avec une obstination sans concession : on ne guérit pas à la place de l’autre. Et la seule vérité qui vaille est celle du sujet — singulière, intuitu personae, opposée à tout partage.
Les trois acteurs — Fabrice Clément, Jean-Christophe Cochard et Guillaume Destrem — habitent leurs personnages avec un engagement sans apprêt. Ils défendent le texte avec brio, sans chercher à en dissimuler les aspérités. Ils nous bouleversent.
La Nuisette a le courage de son sujet. La pièce ose nommer ce que beaucoup s’emploient à taire, et ce n’est pas rien. Mais le courage, à lui seul, ne fait pas toujours l’œuvre. On sort de ce huis clos en se demandant ce qu’une écriture moins soucieuse d’efficacité thérapeutique comportementale, plus traversée par l’opacité têtue du réel, aurait pu y insuffler. Il manque à cette pièce la poèsie de nos vies, une poésie qui sait faire théâtre.
La Nuisette, Théâtre Essaïon, Paris — De Frédérique Gutman, Hervé Lavayssière et Jean-Marie Villiers – Mise en scène Sophie Daull. du 29 janvier au 8 mai 2026, jeudi et vendredi à 20h50.



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