Théâtre Libre. À partir du 4 février 2026
Le titre vous aurait trompé. Seuls mes cheveux sont gris : on se prépare à un bilan mélancolique, à un spleen de fin de vie servi tiède dans un théâtre de chambre. D’autant que la première affiche ne presentait qu’un couple. On s’attendait au désespoir ou à la résignation d’un couple de seniors dressant l’inventaire des pertes dûes à l’age.
Pas du tout! On se retrouve en réalité catapulté dans une comédie de moeurs façon Broadway, crépitante, musclée, un feu d’artifice de gags à double fond et de personnages qui débordent de leur cadre. Le piège est parfait. Et le bonheur, immédiat.

Car Wendy Beckett 1Américaine de formation et citoyenne du monde par vocation, Wendy Beckett est une auteure et metteuse en scène dont le parcours défie les étiquettes. Elle a écrit plus de trente pièces de théâtre et en a mis en scène plus de cinquante. Elle a également signé des biographies, des pièces radiophoniques, des librettos et des articles universitaires — une énergie intellectuelle qui se sent dans l’écriture de Seuls mes cheveux sont gris, où la référence culturelle n’est jamais pesante mais toujours vivante. Son premier spectacle en français, Claudel, a été créé en 2018 à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet avant d’être sélectionné au Festival d’Avignon, puis joué à l’Opéra de Sydney. Ont suivi Anaïs Nin et Un Espoir, tous deux créés à New York puis traduits pour Paris. En 2022, sa pièce Sappho a tourné dans toute la Grèce. C’est donc une femme de théâtre dont l’envergure internationale n’a rien de décoratif — elle irrigue son regard, sa façon d’écrire des personnages qui résistent à la platitude, sa capacité à faire d’une comédie un objet qui pense. (Avec Seuls mes cheveux sont gris, elle signe son spectacle le plus populaire au sens noble du terme : accessible, généreux, drôle et humain. Un théâtre qui fait du bien sans jamais être complaisant. C’est plus rare qu’il n’y paraît.) ne joue pas à faire du vieux. Elle joue à faire du neuf avec du très ancien, et l’opération réussit sur toute la ligne. Inspirée du Barbier de Séville, la pièce tresse autour d’une intrigue amoureuse une galerie de figures dont chacune porte, en creux, une question sur notre temps : comment aimer quand le monde a changé ? Comment séduire quand les codes ont volé en éclats ? Comment vieillir sans se trahir ? Comment faire couple en milieu capitalistique?

Montalembert en état de grâce — et presque méconnaissable
La première stupéfaction de la soirée, c’est Thibault de Montalembert. On le reconnaît à peine dans sa composition de Georges, un comte romantique empêtré dans sa propre gaucherie, un amoureux maladroit qui trébuche sur ses propres élans. Le voir ainsi — vulnérable, désarmé, presque clownesque par moments — est une découverte. On le suit avec une jubilation mêlée d’incrédulité. Le talent, lui, n’a pas changé de costume. Mais l’acteur, oui. Et c’est ce quasi contre-emploi, assumé avec une liberté de jeu totale, qui donne au personnage sa chair et sa vérité.
Guilaine Londez — fée, clocharde, oracle
L’autre révélation — ou confirmation éclatante — est Guilaine Londez dans le rôle de Mavis, SDF lyrique et philosophe. Elle entre en scène comme un météore à la dérive, elle ponctue l’action de vérités inattendues, elle incarne cette poétique paradoxale de l’amour . Elle est une fée des rues, drôle jusqu’au vertige. Du grand travail.

Une équipe en état de grâce collective
Autour d’eux, tout le plateau joue juste. Hélène Babu incarne Deborah avec un mélange de fantaisie et d’opacité qui rend le personnage désirable et insaisissable. Olivier Claverie est Bartolini le rival, calculateur et un rien ridicule, et il sait trouver dans le ridicule une humanité inattendue. Eva Loriquet — fille d’Hélène Babu et petite-fille de Geneviève Casile, un héritage qui ne s’invente pas — compose une Suzanne moderne et vive, voix de raison dans la tempête, qui s’impose sans forcer.
Et puis il y a Gilles Vajou. Son Figaro est le chef d’orchestre de tout le dispositif. Avec un art du timing qui doit autant au music-hall qu’au théâtre classique, il tire les ficelles et dirige le chaos avec la désinvolture souriante du professionnel qui sait exactement où il va — même quand il feint de ne pas savoir. Les gags fusent, faussement faciles. Le rythme ne lâche pas. La pièce avance sur les chapeaux de roues du bonheur, et on ne demande qu’à suivre.
Beaucoup de pensées, beaucoup de joie
Ce qui frappe, au fond, c’est la générosité du spectacle. On rit beaucoup. La comédie de moeurs est un genre exigeant parce qu’il ne supporte pas le vide : si les personnages ne portent pas quelque chose de vrai sur l’époque, l’édifice s’effondre. Ici, chaque figure dit quelque chose sur nos contradictions — le désir de modernité contre le poids de l’héritage, la séduction à l’ère du désenchantement, la rivalité masquée en amour. On s’identifie. On reconnaît. On sort en ayant le sentiment d’avoir passé 1h15 à rire de nous-mêmes, ce qui est la marque des meilleures comédies.
De Wendy Beckett — Adaptation française de Stéphane Laporte Avec Thibault de Montalembert, Hélène Babu, Guilaine Londez, Eva Loriquet, Olivier Claverie, Gilles Vajou Mise en scène : Wendy Beckett
Théâtre Libre — 4 Boulevard de Strasbourg, 75010 Paris Mercredi, jeudi, vendredi, samedi à 19h | Dimanche à 18h Durée : 1h15. Crédit Photos : ©Inanis


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