Il y a quelque chose de profondément ironique à voir Raoul Peck s’emparer de George Orwell pour nous donner une leçon de liberté de pensée. Car le documentaire, présenté en grande pompe à Cannes Première 2025 et encensé par une certaine presse culturelle, est ce qu’il prétend dénoncer : un dispositif idéologique fermé sur lui-même, imperméable à la contradiction, convaincu de sa propre vertu.

Le piège s’ouvre dès les premières minutes. Raoul Peck, réalisateur haïtien auréolé du succès de I Am Not Your Negro (2016), reprend la même mécanique : s’approprier une grande voix (James Baldwin hier, Orwell aujourd’hui) pour plaquer dessus sa propre grille de lecture post-coloniale. Mais là où la supercherie se révèle dans toute son ampleur, c’est dans l’usage qu’il fait d’Orwell lui-même. Car Orwell, ennemi du conformisme idéologique et de la propagande, aurait été le premier à dénoncer le genre de cinéma que Peck pratique.

La mauvaise foi géographique, ou l’art du patchwork agglomérant

L’une des ficelles les plus grossières du film est son indifferenciation géographique. A tout mélanger, on s’enivre à tout confondre. Peck mélange la Birmanie sous junte militaire, les États-Unis de Trump, le Brésil de Bolsonaro, la Hongrie d’Orbán. C’est la technique classique du militantisme d’extrême gauche : créer une équivalence artificielle entre des réalités incomparables pour produire un effet de sidération morale.

Et puis, cerise sur le gâteau de la mauvaise foi : Peck cite l’Éthiopie. L’Éthiopie est seul pays africain à n’avoir pas été colonisé. La citer dans un catalogue de pays victimes de l’impérialisme occidental procède d’une malice intellectuelle. Peck sait ce qu’il fait : dans la rhétorique victimaire, les exceptions dérangent, alors on les absorbe, on les digère, on les rend indistinctes.

La vertu comme écran de fumée

Ce qui rend ce film fascinant — dans le mauvais sens du terme — c’est la certitude absolue que Peck affiche d’avoir raison. Il n’y a pas l’ombre d’un doute, pas une fissure, pas un instant d’auto-questionnement. Le réalisateur se pose en prophète qui voit ce que les autres refusent de voir, en résistant solitaire qui ose dire la vérité en face du pouvoir. C’est la posture que décrivait Orwell dans Notes on Nationalism : la conviction que votre camp est si manifestement dans le vrai qu’il est inutile, voire dangereux, d’entendre les arguments adverses.

Or cette posture n’est pas de la résistance. C’est du fascisme de la pensée. Et là réside la contradiction fondamentale du film : en brandissant Orwell contre le totalitarisme, Peck reproduit la structure même de la pensée totalitaire : un récit unique, des ennemis désignés, une communauté des vertueux, et l’appel de réduire au silence les voix discordantes.

Le wokisme comme nouvelle Inquisition

Le discours de Peck s’inscrit dans cette tradition idéologique qui se veut émancipatrice mais qui n’est que machine à excommunier.Toute nuance devient suspecte. L’elixir de l’incertitude devient un poison. Toute complexité est aplatie de facon binaire : colonisateurs contre colonisés, dominants contre dominés, bourreaux contre victimes. Peck, sous ses airs de défenseur de la liberté de penser, propose un cinéma qui n’est libre que d’approuver. Le paradoxe se referme sur lui-même : un film sur le totalitarisme qui en adopte le fonctionnement.

Conclusion : Orwell retourné comme un gant

Raoul Peck, avec ce documentaire habile sur le plan technique et malhonnête sur le plan intellectuel, utilise les mots d’Orwell pour construire le type de propagande qu’Orwell aura passé sa vie à combattre.

La sophistication formelle ne doit pas nous aveugler sur la pauvreté intellectuelle du propos, ni sur l’extrémisme tranquille d’un discours qui se drape dans la vertu pour imposer sa vision unique du monde.

Orwell, lui, avait l’honnêteté de douter. C’est peut-être ça, la liberté.


Orwell : 2+2=5, de Raoul Peck. Sorti le 25 février 2026.

Une réponse à “Orwell : 2+2=5 de Raoul Peck — Le totalitarisme vu par un totalitaire de la pensée”

  1. Avatar de Laurence Croix
    Laurence Croix

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