depuis le 27 janvier au Poche Montparnasse.

Tristan le Doze explore le théâtre de l’auteur franco-russe emblématique du Nouveau Roman et s’attaque à la pièce maîtresse de son théâtre : Pour un oui pour un non.

Héritière de Dostoïevski, Proust, Joyce et Virginia Woolf, Nathalie Sarraute a construit une œuvre traduite en plus de vingt langues, entièrement consacrée à révéler — par la seule force du style — les non-dits de l’existence humaine.

Dès Tropismes en 1939, son premier ouvrage, elle impose une voix littéraire radicalement neuve. Elle devient rapidement la figure de proue du Nouveau Roman, ce mouvement qui bouleverse les codes de la fiction française dans les années 1950-60. Mais Sarraute ne s’arrête pas là : à l’invitation d’une radio allemande, elle se lance dans l’écriture dramatique et y révèle un talent d’une singulière originalité. Elle est là, écrite en 1978, est sa première pièce conçue directement pour le théâtre.

Une pièce née à la radio, devenue phénomène scénique

Écrite en 1981 pour le théâtre radiophonique, Pour un oui ou pour un non ne monte sur scène qu’en 1986. L’accueil est fulgurant : Sarraute reçoit l’année suivante le Molière de l’auteur francophone vivant, et la pièce dépasse les 600 représentations — un record pour une œuvre aussi exigeante.

Pourtant, le point de départ semble dérisoire. Deux amis de longue date se retrouvent. L’un a pris ses distances ; l’autre réclame des explications. Après avoir d’abord nié, il finit par avouer son ressentiment : lors de leur dernière rencontre, son ami a dit, d’un ton légèrement condescendant, à propos d’on ne sait plus quoi :

« C’est bien, ça. » Un ton. Trois mots. Suffit-il de si peu pour briser une amitié ?

Le vertige des sous-conversations

C’est précisément là que réside le génie de Sarraute. Ce qui paraît futile en surface dissimule un abîme. Les voisins conviés à assister à la scène — ces gens « normaux » — s’enfuient rapidement, incapables de saisir de quoi il retourne vraiment. Car il faut oser entrer dans la pièce pour comprendre qu’il n’est pas question d’un malentendu banal, mais des couches souterraines du langage : ces infimes vibrations que Sarraute appelait les tropismes, et qui gouvernent nos relations bien plus sûrement que les mots avoués.

La structure de la pièce est monumentale : tout en retournements et en symétries, elle progresse en spirale sans fin. Les deux personnages s’entraînent mutuellement plus loin qu’ils ne l’auraient voulu. Leur noble ambition — s’expliquer franchement — s’effondre peu à peu, laissant affleurer leurs parts les plus enfouies : l’envie, la frustration, la blessure d’amour-propre. De leur amitié ne subsistent que des lambeaux.

Une mise en scène à la hauteur du texte

La mise en scène, épurée et rigoureuse, accompagne avec justesse les rouages de cet engrenage infernal. Tout le drame se joue dans la parole — et c’est vertigineux. Bernard Bollet et Gabriel Le Doze incarnent avec une précision chirurgicale cette joute littéraire d’apparence anodine, révélant les dessous les plus inavouables du langage ordinaire.

Le spectateur ne sort pas indemne. Il assiste, mal à l’aise et fasciné, au dévoilement progressif de ce que les mots taisent — et de ce que le silence dit trop bien. Le miracle cathartique s’accomplit, comme toujours chez Sarraute, là où on ne l’attendait pas : au creux du banal.


Pour un oui ou pour un non est une expérience théâtrale rare, qui confirme Nathalie Sarraute comme l’une des grandes voix du XXᵉ siècle — aussi bien sur la page que sur la scène.


Auteur Nathalie Sarraute. Metteur en scène Tristan Le Doze avec Bernard Bollet, Gabriel Le Doze, Anne Plumet, Remy JouvainDurée 1H00 vu en septembre 2019 à la manufacture des abbesses, paris.

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