« Richard III » de Shakespeare au Gémeaux par le Théâtre Gesher : le mal en majesté.

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Dans une mise en scène d’Itay Tiran, Richard III du Théâtre Gesher porté par une Yevgenia Dudina souveraine est programmé au Théâtre des Gémeaux à Sceaux. Une production chirurgicale, habitée, qui avec cette reprise, résonne avec une acuité troublante dans le contexte israélien de l’après-7-octobre. À voir, malgré tout — ou plutôt : à cause de tout.


Une scène de théâtre montrant des hommes en costume noir assis autour d'une table dans une pièce éclairée simplement avec des ventilateurs au plafond.

Qu’on le formule clairement d’emblée : Richard III, dans la version que propose actuellement le Théâtre Gesher, n’est pas une pièce de tout repos. C’est Shakespeare dans sa veine la plus sombre, la plus sanglante, la plus impitoyable. Au centre du décor, un crucifix renversé ; nous sommes en enfer. Et dans l’Israël (et le monde) de l’après-7-octobre, où chaque son, chaque image peut devenir déclencheur, il convient d’en avertir le spectateur. Meurtres, cadavres, têtes tranchées — mais surtout, et c’est là le véritable enjeu de la soirée, l’exhibition d’un mal sans logique ni compassion, la mise à vue d’une cruauté dont la réalité récente a rappelé à tous qu’elle n’appartient pas seulement à la fiction élisabéthaine. Et pour le regard affranchi, une description fidèle de la perversion.

Une scène de performance théâtrale avec des personnages en habits religieux, des lumières rouges et des éléments de décor sombre, incluant un musicien utilisant un synthétiseur.

Cela dit, et précisément pour cette raison, la pièce s’impose.

Itay TiranNé à Petah Tikva d’un père hongrois et d’une mère suédoise, Itay Tiran est formé au lycée des arts Thelma Yellin, à l’École de musique Rimon, puis à l’École des arts du spectacle Beit Zvi, dont il sort diplômé en 2002 avec les félicitations du jury. Sa carrière d’acteur au Théâtre Gesher lui vaut un palmarès exceptionnel : quatre prix du théâtre israélien de l’acteur de l’année (2005, 2011, 2013, 2016), plusieurs prix du meilleur second rôle, le prix Rosenblum, et le prix Avraham Ben Yosef de la municipalité de Tel Aviv-Jaffa. À l’été 2018, il exporte son travail en Allemagne, rejoint la troupe du Théâtre national de Stuttgart et met en scène au Burgtheater de Vienne. Richard III au Gesher marque son retour à la mise en scène en Israël, dans une maison et sur un texte qui lui sont intimement familiers., qui avait lui-même incarné Richard III en 2013 (rôle qui lui valut le prix du meilleur acteur de l’année), passe ici à la mise en scène et confie le rôle-titre à Evgenia Dodina, de retour au Gesher après dix-sept ans d’absence. Notons que le personnage reste un homme, elle conjugue au masculin. Le choix est audacieux et pleinement justifié. Dodina construit un Richard III de haute précision dramaturgique : elle matérialise la difformité du roi en portant un talon aiguille à un pied, une chaussure plate à l’autre, instillant dans chaque déplacement une dissonance physique qui dit le dérèglement intérieur du personnage. Elle boite mais ne bégaie pas. Elle emprunte la claudication de la victime autant que celle du clown pervers. La traduction de Dori Parnès — qui mêle la langue de Shakespeare à des expressions en hébreu vernaculaire — lui permet de restituer au roi maudit non seulement son caractère, mais aussi son âme : séduisante et répugnante à parts égales.

Une actrice en chemise blanche est penchée vers l'arrière, coiffée de boucles, tandis qu'une autre en costume noir pointe une épée vers elle, devant un cercueil noir.

La distribution qui l’entoure est à la hauteur de cet engagement. Doron Tavori traverse l’intrigue en incarnant successivement le roi Edward et la duchesse mère des princes, avec une souplesse remarquable. Israel Demidov compose un Clarence et un Stanley d’une précision sobre. Michal Weinberg (la reine Elizabeth), Shir Sayag (Lady Anne), Gilad Kletter (Buckingham, il était le psy de la série Ashoter atov), Alexander Senderovitz (Hastings et le maire) — tous redéfinissent ce que peut être une troupe au sens fort du terme, engagée collectivement dans un même projet de sens.

Un homme au visage fatigué et une femme en costume noir avec une couronne se tiennent ensemble sur scène, entourés de nombreux verres. En arrière-plan, on voit un décor minimaliste avec des silhouettes et des lettres dessinées sur le mur.

La scénographie d’Eran Atzmon est d’une rigueur exemplaire : espace entièrement blanc, épuré, surmonté de ventilateurs de plafond noirs dont la rotation lente projette des ombres tournoyantes sur le plateau. Ces corbeaux mécaniques semblent attendre, avec une patience inquiète, que les taches rouges qui marquent la scène leur désignent leur proie. Ils forment aussi un rempart entre le ciel menaçant et une terre qui brule. Le choix d’une esthétique chirurgicale — blanche, froide, dépouillée de tout pittoresque médiéval — concentre toute l’attention sur les mots, sur les mécanismes du pouvoir et de la manipulation. La violence est nue. La perversion est psychiatrique.

Une performance théâtrale avec un acteur au premier plan en costume noir, exprimant une forte émotion, tandis qu'un groupe de danseurs en arrière-plan se déplace sur une scène éclairée de manière dramatique.

L’une des décisions les plus intéressantes de Tiran est l’intégration de chansons israéliennes du patrimoine populaire (Leah Goldberg, Haïm Hefer, Naomi Shemer, Ehud Manor, Yankela Rotblit entre autres) qui offre l’intrigue shakespearienne à l’histoire de son pays. Et les métaphores s’enchaînent. La chanson La Ballade pour un policier ne décrit plus le policier errant dans les ruelles de Jaffa, mais le roi solitaire et sans alliés arpentant un monde qu’il a lui-même ravagé. Le Chir lachalom — Chant pour la paix, écrit en 1969 par la troupe de l’armée — résonne comme une ironie glaçante. On se souvient de ce feuillet imprimé, maculé de sang, retrouvé dans la poche de Yitzhak Rabin : il l’avait chanté quelques minutes avant d’être assassiné. La scène qui reprend les codes du dernier discours de Rabin est d’une force glaçante. Et le coup de feu final qui clôt le spectacle vient en écho à celui qui l’a assassiné.

Alors, chantez seulement
Un chant pour la paix,
Ne murmurez pas de prière.
Il vaut mieux que vous chantiez
Un chant pour la paix,
À grands cris.

La perversion et la paranoïa de Richard III sont aussi celles de l’État d’Israël. Celui qui fut réformé militaire pour mauvaise santé psychique, mène son combat contre les ennemis de son pays, et contre les ennemis du camp de la paix. Israël, à l’instar de Richard III, use à outrance des assassinats ciblés, dans une fuite en avant effrayante. Tout au long du spectacle, une pluie noire tombe du ciel, figuration des missiles venus de Gaza, du Liban, du Yémen, de l’Iran, de la Syrie et de l’Irak, qui n’ont jamais cessé depuis 2005 à se déverser sur le pays. Les ventilateurs inquiétants tentent sans cesse de nettoyer et de disperser cette mort qui s’abat sur le pays.

Un homme assis sur le sol, portant une blouse blanche, entouré de deux seaux étiquetés "Edward" et "York". À l'arrière-plan, une femme allongée sur une table et une autre femme assise sur une échelle, tenant une poupée.

Ces associations sémantiques constituent l’un des gestes les plus politiquement chargés — et les plus justes — de la soirée. En point d’orgue l’évocation des enfants Bibas Shiri Bibas et ses deux fils, Ariel, quatre ans, et Kfir, neuf mois — le plus jeune otage enlevé le 7 octobre 2023 — ont été emmenés à Gaza par le Hamas. La photographie de leur enlèvement, montrant Shiri serrant ses deux enfants contre sa poitrine, les cheveux roux des garçonnets reconnaissables entre tous, a fait le tour du monde et est devenue l’un des visages les plus bouleversants de la tragédie des otages. Ils ont été assassinés en captivité. Le père aussi otage a appris à sa libération qu’il avait perdu toute sa famille.figurés en deux seaux de poussière noire dans les bras de leur mère.

Une pièce dense, exigeante, émotionnellement éprouvante. Une pièce nécessaire.

Sommes nous en enfer ?



Texte de William Shakespeare
Mise en scène : Itay Tiran
Traduction et bande originale : Dori Parnès
Scénographie : Eran Atzmon
Création sonore : Michael Vaisburd
Production musicale : Amit Poznansky
Création costumes : Judith Aharon
Création lumière : Gleb Filshtinsky
Chorégraphie : Renana Raz
Vidéo : Victor Sorokin
Assistanat à la mise en scène : Yoav Dagan
Avec : Evgenia Dodina, Doron Tavori, Israel (Sasha) Demidov, Gilad Kletter, Michal Weinberg, Yuval Scharf, Alexandre Senderovich, Paulo E. Moura, Eli Menashe, Noam Tal, Shir Sayag, Shlomi Bertonov et Maxim Rosenberg
Régie : Yana Adamovsky
Garde-robe : Alexandre Gatline et Alexandra Riseman
Accessoires : Olga Berezin et Aliesia Dykan
Son : Michael Vaisburd
Lumière : Alexey Filimonov et Mark Levi
Maquillage : Mariana Garaev
Backline : Dmitrii Ostrovskii
Machinistes : Andriy Kulish, Ilia Levintant et Dmitri Riseman
Musique de la bande originale par : D. Eilat, K. Elal, S. Argov, S. Artzi, N. Hirsch, U. Hitman, G. Koren, J. Rosenblum et N. Shemer.
Paroles de : L. Goldberg, A Gilboa, U. Hitman, H. Hefer, N. Yonathan, E. Manoir, J. Rothblit et N. Shemer
Surtitrage : Macha Zonina (adaptation de la traduction française de Victor Hugo)
Régie surtitrage : Hannah Shato

PRODUCTION THÉÂTRE GESHER, TEL-AVIV

Directrice générale du Théâtre Gesher : Lena Kreindlin

Producteur exécutif : Roman Kvetner / Théâtre Gesher – Tel-Aviv
Producteurs de la tournée : Elena Geraseva, Anton Lochak
Directeur technique : Maxim Rosenberg
Chef du département lumière et son : Sergueï Novitski
Décor : Yury Sukhanov et les ateliers du Théâtre Gesher
Costumes : Alexander Gatlin
Accessoires : Olga Berezina, Alexandra Bezberdaya et Ilya Davydov
Maquillage et perruques : Marianna Garaev
Musique de la bande originale par : D. Eilat, K. Elal, S. Argov, S. Artzi, N. Hirsch, U. Hitman, G. Koren, J. Rosenblum, N. Shemer.
Paroles de : L. Goldberg, A Gilboa, U. Hitman, H. Hefer, N. Yonathan, E. Manoir, J. Rothblit, N. Shemer. Crédit © Daniel Kaminsky. Vu le 18 mars 2026



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David Rofé-Sarfati est psychanalyste (Association Lacanienne Internationale, Espace Analytique) et fondateur de L’Autre Scène. Dans sa clinique, il reçoit à Paris 17e et développe une réflexion originale sur la psychanalyse du comédien et s’est spécialisé dans les enjeux psychiques de la PMA.

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