La Colline – Théâtre national | jusqu’au 17 avril 2026


Trois femmes, une maison, un analyste absent. C’est à peu près ce qu’on pourrait dire d’À notre place si l’on voulait résumer ce que la pièce d’Arne Lygre refuse avec talent de résumer. Riche d’un long compagnonnage avec l’auteur norvégien, Stéphane Braunschweig met en scène ici — avec la précision tranquille qui le caractérise — une histoire d’amitié qui ressemble à une clinique du lien latéral : ces attaches qui se nouent non pas à quelqu’un, mais à travers quelqu’un, par la grâce d’un tiers partagé.

Sara rencontre Astrid. Astrid avait Eva. Eva revient. Le triangle se forme moins par convergence que par déplacement — chacune occupant successivement la place que l’autre a laissée chaude, ou froide, ou simplement vacante. Ce que Lygre appelle amitié contient à s’y méprendre ce que la clinique analytique nomme transfert latéral : le lien horizontal qui se tisse entre sujets ayant en commun un même objet d’attachement — ici, Astrid, qui tient dans l’économie affective des deux autres quelque chose du rôle de l’analyste, de la figure-pivot autour de laquelle les identifications se distribuent, se disputent, se défont. Rivalité pour la place d’exception, collusion tacite, miroir réciproque où chacune guette dans le regard de l’autre le reflet de ce qu’elle vaut aux yeux d’Astrid. Arne Lygre parcourt tout ça ; il le travaille devant nous.

Et nous avec lui. C’est là sa force. L’écriture ne psychologise pas. Elle tient les personnages dans leur ambivalence, dans leur opacité, sans les réduire à des cas. Et c’est dans cet espace de non-résolution que les trois comédiennes peuvent déployer leur art.

Car rien n’advient hors la parole et les trois comédiennes habitent leur dire avec une force rare. Elles sont formidables d’autant que parler ne suffit jamais.

« C’est si fragile.
C’est si difficile de trouver l’adéquation
entre ce qu’on veut dire
et ce qui parvient à l’autre.
Ce que l’autre peut en comprendre ». Arne Ligre

Trois femmes souriantes assises ensemble sur un sofa blanc, dans un décor de scène minimaliste.

Clotilde Mollet compose une Astrid d’une densité souveraine, une femme dont l’identité semble se nourrir d’être nécessaire aux autres. Elle n’est jamais commode, jamais lisible, et c’est exactement ce qu’il faut. Chloé Réjon, Sara, apporte une fragilité combative, une façon de s’accrocher à l’amitié comme à une corde au-dessus du vide — une demande d’amour comme demande de présence pure, indépendante de tout objet. Ses larmes bouleversantes créent en nous un malaise et un vertige. Cécile Coustillac, enfin, donne à Eva une légèreté inquiète, une ambivalence dans ce besoin de l’autre sans pouvoir le tolérer.

Les trois comédiennes jouent aussi les personnages des hommes. Car il y a pour chacune un homme qui est là, toujours. Fils, frère ou père apparaissent dans un dispositif à mi-chemin entre le jeu de rôle et le rêve. Ce choix dramaturgique, qui aurait pu ressembler à un simple et malicieux motif théâtral dit l’essentiel : les absents structurent les présents. Les hommes ne sont pas là, mais ils occupent toute la place. Le tiers réel, ici, c’est eux. L’amitié entre les femmes se construit en partie contre eux, ou malgré eux, ou grâce à eux — Lygre se garde bien de trancher.

Braunschweig, brillant, ajoute une idée scénographique qui colle à l’exploration psychique: une maison qui se referme en une boite. Le passage du premier étage au sous-sol entre les deux actes de la pièce n’est pas seulement un déplacement spatial — c’est une métaphore du mouvement analytique. L’espace, le même espace, réaménagé par les comédiennes à vue, se rétrécit. Ce qui semblait être un foyer devient une alcôve. Et c’est précisément quand l’espace se resserre que quelque chose peut être quitté.

Astrid abandonne ses amies. On pourrait y lire une régression, une femme de soixante ans qui choisit son fils. C’est une désaliénation. Qui contamine. Braunschweig par une scénographie en origami laisse advenir le petit pas de côté sans quitter sa place. La place ne change pas. C’est le rapport à la place qui se déplace. Ce que la cure analytique appelle — dans ses bons jours — une modification du transfert plutôt que sa liquidation.

Trois femmes discutent sur un canapé blanc dans un décor scénique minimaliste.

Car c’est peut-être la leçon la plus fine d’À notre place : les liens ne se tranchent pas, ils se réaménagent. Alors, on peut sortir de la boîte. On ne quitte pas l’amitié — on en change les modalités. Et les deux femmes « modifiées », ayant dans un cri vaincu leurs peurs du changement, se retrouvent dehors, libérées de leur rivalité autour d’Astrid. Elle peuvent enfin, se regarder dans un face à face sans intermédiaire. Le petit autre de la psychanalyse.

Optimistes, nous aurons vécu ce que le transfert latéral, quand il est bien conduit finit par produire : un lien direct.

Épatant.


À notre place, texte Arne Lygre, mise en scène et scénographie Stéphane Braunschweig. Avec Cécile Coustillac, Clotilde Mollet, Chloé Réjon. La Colline – Théâtre national, 15 rue Malte-Brun, Paris 20e — jusqu’au 17 avril 2026. vu le 19 mars 2026. Crédit photo : Simon Gosselin

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