Un road movie pandémique, Lion d’argent à Venise en 2022 : Seek Bromance arrive à Paris avec le poids de sa propre légende. Trop, peut-être.
Quatre heures. Le temps d’un long-courrier, d’une nuit blanche ou d’une psychanalyse intensive. Samira Elagoz, cinéaste et performeur finlandais, convoque le spectateur dans l’intimité d’un confinement californien partagé avec Cade Moga — road trip improvisé, hormones, désert, amour incertain entre deux corps en transition. La caméra portée, le montage sensible, la qualité du regard : le talent esthétique d’Elagoz est réel, indéniable, et l’on comprend sans peine ce qui a séduit Venise.
Mais quelque chose résiste. Seek Bromance a été tourné en 2020, primé en 2022 : le monde trans dans lequel il s’inscrit, et surtout le monde qui le reçoit, n’est plus tout à fait le même. Le geste fondateur — montrer de l’intérieur une transition, refuser l’édification, affirmer la complexité des subjectivités trans — était alors d’une réelle nécessité. Aujourd’hui, ce terrain a été largement labouré, et ce que l’œuvre proposait comme effraction commence à ressembler à un territoire balisé. La pandémie elle-même, cadre dramaturgique central, s’est muée en époque révolue dont le souvenir porte moins d’affect que prévu.
Plus significatif encore : les mœurs et la pensée vont, au XXIe siècle, à une vitesse que le plateau peine à absorber. La séquence des auto-injections de testostérone pratiquées sans aucun suivi médical dans l’isolement du désert californien, en est l’exemple le plus frappant. Ce geste, qui se voulait acte de liberté radicale et d’appropriation du corps, résonne aujourd’hui tout autrement. Les débats sur l’accompagnement médical des transitions — leur nécessité, leurs protocoles, leurs limites — ont depuis lors considérablement évolué. Ce qui pouvait apparaître comme une forme d’héroïsme transgressif semble désormais, sinon irresponsable, du moins daté : une posture des premières heures, antérieure aux cadres de réflexion collective qui se sont depuis imposés.
Un autre moment concentre un malaise plus profond. On apprend que le père de Cade est chirurgien esthétique — et que c’est lui qui a opéré son enfant. Un enfant qu’il avait voulu garçon et non fille! La conjonction de ces deux faits ouvre un vertige que le film effleure sans l’explorer : dans quelle mesure le désir de transition de Cade s’est-il construit dans l’ombre de ce vœu paternel ? Seek Bromance, y passe, pudique ou inattentif.
Il reste la présence scénique discrète mais chargée d’Elagoz, la beauté formelle de certaines séquences, et cette question que l’artiste pose sans la résoudre : si personne n’est témoin de votre transformation, êtes-vous en train de vous transformer ?
On le sait, la demande est souvent une question lancée aux regards des autres : quand tu me regardes, que vois tu ?
La question demeure. La réponse a vieilli avant l’heure.
Du 18 au 22 mars à l’Odeon-Berthier
Crédit photos © Samira Elagoz



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