La banquise et le tribunal
Il y a, dans le travail de Pauline Bureau, une constance qui force l’admiration : la capacité à trouver pour chaque sujet une forme scénique à sa mesure, une manière de faire du théâtre exactement là où la littérature ou le journalisme rencontrent leurs limites. Entre parenthèses, librement adapté du récit d’Adélaïde Bon La Petite Fille sur la banquise, confirme son talent. La scénographie d’Emmanuelle Roy est une réussite totale : ce papier peint d’enfance devenu territoire mental, cet espace unique qui contient simultanément la cuisine nocturne, le cabinet du psy, la brigade des mineurs et la cour d’assises — tout cela trace une géographie poétique de la mémoire traumatique. La composition visuelle et sonore de Victor Belin et Raphaël Aucler enveloppe l’ensemble d’une matière sensible qui fait éprouver la sidération, la dissociation, le long travail de remontée vers soi.

La troupe est vibrante, portée par une énergie collective. Coraly Zahonero tient de l’évidence : une présence qui n’écrase rien, qui n’appuie jamais, et qui pourtant occupe chaque centimètre de l’espace avec une autorité naturelle. Elle est de ces actrices qui sait tout jouer, Molière, Claudel, Pirandello à la Comédie-Française, et cette fois une capitaine de la brigade des mineurs. Sa scène plaidoyer est un moment de théâtre pur.
Et pourtant.
Le théâtre documentaire, quand il fonctionne, transforme le réel en nécessité dramatique, il fait archive. Entre parenthèses y parvient parfois. Mais le spectacle pèche par ce qui fait aussi sa force : son exigence documentaire. Deux heures durant lesquelles le dispositif policier, la psychiatrie du psychotrauma, la question de la prescription, celle des cold cases, l’amnésie traumatique, la requalification des faits, l’expertise judiciaire bâclée, les chiffres du classement sans suite viennent, un à un, s’inscrire dans la dramaturgie avec la rigueur d’un reportage … et la sécheresse du rapport public. Ce que la salle ressent, elle le savait déjà. On acquiesce, on ne découvre rien.
L’intrigue manque,
L’intrigue manque, non au sens du déroulé des faits — celui-là est rigoureusement tenu —, mais de l’intrigue au sens lacanien : cet irréductible qui force le sujet à se déplacer, à être surpris par sa propre vérité. Car le chemin d’Alma recèle un paradoxe vertigineux : cette enfant s’est juré de ne rien dire, et elle aura tenu parole! Et c’est précisément cette non-parole qui est parole qui l’aura protégée, qui lui aura permis de survivre.
Ce nœud proprement tragique, est le cœur battant de l’œuvre d’Adélaïde Bon. On aurait voulu que le théâtre s’y installe davantage, qu’il y demeure, au lieu de poursuivre sa route vers le prétoire.
Scolaire
Entre parenthèses est un magnifique spectacle scolaire; il enseigne ; il accomplit sa fonction civique. Mais le théâtre doit excéder ces causes. Quelque chose de lourd et pesant semble retenir l’œuvre en deçà. Une dette, que l’on demande au public de conjointement honorer, envers le témoignage d’Adélaïde Bon, et envers les soixante-douze victimes de Giovanni Costa, aurait interdit à la metteuse en scène par une créance insurmontable de prendre avec le réel les libertés que réclame parfois la vérité du plateau.
On ressort émus, informés, indignés — rarement traversés.
du 27 mars au 19 avril 2026 au Grand théâtre durée estimée 2h • création à La Colline
texte et mise en scène Pauline Bureau
librement adapté du récit d’Adélaïde Bon La Petite Fille sur la banquise
avec
Sabrina Baldassarra Muriel Salmona, psychiatre ; Madame Mangin, la mère de Cécile ; Soraya
Salomé Benchimol Alma enfant ; Claire ; Cécile Mangin enfant ; Iris ; La laborantine Maxime Dambrin Alex, le mari d’Alma ; Le psychanalyste ; Le juge ;
Le commissaire divisionnaire Charpentier
Rébecca Finet Johanne Lacaille ; Kim
Héloïse Janjaud Alma
Sergio Longobardi Giovanni Costa ; Michel, officier de police
Céline Milliat-Baumgartner La greffière ; Madame Bellange, la mère d’Alma ; Stéphanie Kræmer, avocate ; Anne-Gaëlle Taillandier, experte judiciaire ; Natacha, portraitiste judiciaire ; Cécile Mangin adulte
Coraly Zahonero de la Comédie-Française Vanessa Wagner ; Rachel
scénographie et accessoires Emmanuelle Roy
costumes Alice Touvet
composition musicale et sonore Victor Belin et Raphaël Aucler vidéo Clément Debailleul
lumières Laurent Schneegans
collaboration artistique Sabrina Baldassarra
maquillages et perruques Françoise Chaumayrac
assistanat à la mise en scène Clara Haelters
cheffe opératrice tournage Florence Levasseur
fabrication des décors Paradis Décors et les ateliers de La Colline fabrication des accessoires les ateliers de La Colline
casting David Bertrand
accompagnement chorégraphique Caroline Marcadé
production / administration Claire Dugot
diffusion, développement Emmanuel Magis, Mascaret production
production
La Part des anges
coproduction La Colline – théâtre national, La Criée – Théâtre National de Marseille, Le Bateau Feu – Scène nationale de Dunkerque, Scène nationale 61 – Alençon-Flers-Mortagne
La Part des anges est conventionnée par le ministère de la Culture / Drac Normandie et la Région Normandie.
édition
La Petite Fille sur la banquise d’Adelaïde Bon est paru aux Éditions Livre de poche en mars 2019. Créeit photos. Christophe Raynaud de Lage. Vu le 27 mars 2026.


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