Il fut un temps où Angélica Liddell faisait peur. Elle nous invitait dans un territoire sans garanties, sans filet, sans certitude de ressortir intact. Dans l’espoir de ne pas en sortir indemne. Ces chefs œuvres tenaient ensemble la violence et la grâce, la souffrance et l’humour noir, l’obscénité et la beauté, sans que jamais l’une n’écrase l’autre. Ce qui faisait la puissance de Liddell, c’était précisément cela : l’allusion, l’écart, la métaphore qui frappe parce qu’elle ne dit pas tout. Un don de l’artiste qui transforme sa douleur l’excédant et ainsi nous donner à penser.
Et puis vient Vudú (3318) Blixen. Le spectacle dure cinq heures et demie. La diva y fait le choix du récitatif plutôt que l’insinuation. L’allégorie ne subsiste que dans la forme, le texte n’est plus une évocation. Factuel. On apprendra que Liddell a été trahie en amour, qu’elle a voulu mourir, qu’elle écrit pour ne pas tuer. Cette logorrhée est tenue jusqu’au bout, avec une constance qui finit par ressembler à de l’obstination. Obsessionnel.
Le talent vénéré de l’artiste, cette capacité à faire de sa blessure une œuvre qui appartient à tous, s’est mué en un sacrifice narcissique. La fiction poétique — ce qui permettait jadis au spectateur de se glisser dans la brèche, d’y loger sa propre vérité — a été remplacée par le commun et banal du discours suicidaire égo-centré. Blixen, Mishima, Bergman, Nitsch, Blake, Bukowski : les figures tutélaires s’accumulent moins comme des présences vivantes que comme des cautions, des excuses de celle qui chercherait à être reconnue.
On s’ennuie. Reste la beauté des motifs dramatiques dans leur logique d’un rituel maîtrisé par l’artiste. Le bleu céleste du décor est somptueux. Les oiseaux sont là. Les carnations rouges jonchent le plateau. La photo de Luca del Pia en tête de ce papier en dit autant que le spectacle en cinq heures : une femme seule, entourée de fleurs mortes, auprès d’un boulet de canon. L’image est forte. Elle suffirait. Mais la messe est définitivement trop profane, trop séculière, trop temporelle. Nous attendrons la prochaine création de la diva pour renouer avec ce qui fit sa grandeur.
texte, mise en scène, scénographie, costumes Angélica Liddell, lumière Javier Ruiz de Alegría, son Antonio Navarro. Crédit Photo © Luca del Pia. vu le 29 mars 2026.


Laisser un commentaire