Il y a des spectacles qui ne se regardent pas — qui s’habitent. Mami, de Mario Banushi, est de ceux-là. Né en 1998 à Tirana, formé au conservatoire d’Athènes, ce metteur en scène et performeur d’une précocité fulgurante — Lion d’Argent de la Biennale de Venise 2026 — signe avec Mami une œuvre qui laisse sur le spectateur une empreinte durable, celle d’une beauté vraie, une trace qui blesse.

Une scène théâtrale sombre avec une femme dans une robe blanche accrochée à un poteau, tandis qu'une lumière orange éclaire en arrière-plan une silhouette mystique et un lit inoccupé.

Le titre est un mot albanais — « maman » — mais Banushi l’entend au pluriel. Ce sont toutes les figures maternelles qui l’ont traversé : la grand-mère qui l’élève jusqu’à ses six ans en Albanie, la mère retrouvée à Athènes, la belle-mère Lindita dont la mort prématurée avait déjà nourri son précédent opus.

Mami est une archéologie affective, une fouille dans le cloaque des origines, menée avec une puissance picturale stupéfiante. Chaque scène est un tableau qui s’impose comme une toile surgissant du noir : les corps traversés par la lumière de Stephanos Droussiotis s’érigent en icônes sans que jamais la pose ne vire à l’artifice. La beauté ici n’est pas décorative.

L’esthétique de Banushi repose sur un empilement fécond : ce qui semble, à première vue, symbolisation commode — le lait, la robe, le corps allongé, les mains qui portent — se révèle être autre chose. Chaque symbole est au centre d’une cristallisation déposée dans nos inconscients et qui déclenche des associations en chaîne, illimitées, personnelles. Chacun y retrouve sa propre mémoire. C’est là le propre des grands gestes artistiques : partir d’une intimité irréductible pour toucher l’universel.

Une scène sombre avec une figure âgée en robe de nuit, se tenant devant une porte d'un bâtiment en béton. Un lampadaire éclaire la scène et un vélo jaune est visible à gauche.

La troupe — Vasiliki Driva, Dimitris Lagos, Eftychia Stefanou, Angeliki Stellatou, Fotis Stratigos, Panagiota Yiagli — est d’une présence rare. Banushi les traite en créateurs, et cela se voit dans la force de leur engagement et dans une façon dont chaque corps porte sa propre histoire tout en servant celle de l’ensemble. Parmi eux, Vasiliki Driva, comédienne de petite taille contredit avec une ironie lumineuse toute idée reçue sur la force et la fragilité. Elle constitue en contre-point un motif scénique d’une étrange puissance.

Deux personnes s'enlaçant sous un drap transparent, créant une atmosphère intimiste.

Qu’est ce une mère pour un fils ? Elle est l’objet primordial, donc la première perte.

La scène finale mérite qu’on s’y arrête. Dans un vertige quasi métaphysique, l’espace scénique se mue en lieu d’origine — le ventre, la source, l’avant du langage — mais aussi en reliquaire personnel : ce que Banushi a perdu, ce qu’il a aimé, ce qui l’a fait, se concentre dans une image ultime d’une densité presque insupportable. Le lieu de l’origine du monde — on pense à Courbet, inévitablement — devient lieu de mémoire, de deuil et de transmission.

Mami est ainsi un spectacle formidable sur la mère, sur le féminin aussi. Il est un hommage pensé autant que senti. Banushi nous offre un rare privilège : être bouleversé par quelque chose qui nous appartient. Ou plutôt qui ne nous appartient plus et que nous savions avoir perdu, sans se le dire.

Epatant.


Mami, de et mis en scène par Mario Banushi — Odéon-Berthier Paris 17, du 9 au 16 avril 2026. Crédit photos © Andreas Simopoulos.

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