Il y a dans Le Livre de raison de Jacques Attali quelque chose qui ressemble à ce que Freud appelait une formation de compromis : l’œuvre veut tout dire, tout embrasser, tout résoudre — l’antisémitisme, Vichy, la filiation, la réconciliation, la mémoire, la culpabilité, l’art et la collaboration, Lyon, New York, Jérusalem —, comme si l’auteur craignait que l’oubli d’un seul sujet ne trahisse un savoir qui se voudrait universel. Le résultat, à la lecture, tient du salmigondis : une accumulation de références et de thématiques qui, livrée brute, serait franchement indigeste.
C’est là qu’Élisabeth Bouchaud entre en scène — et sauve la mise. Car ce que réussit cette femme de théâtre, physicienne de formation et dramaturge accomplie, c’est précisément de transformer ce trop-plein en parcours. Son adaptation et sa mise en scène (en duo avec Benoît Di Marco) sont pointilliste, transparente, d’une précision presque chirurgicale : chaque fragment du roman trouve sa juste place dans l’espace, sa juste lumière, son juste silence. On pense à ces cristaux que les physiciens font pousser lentement, par couches successives, jusqu’à ce qu’une forme cohérente émerge du chaos de la matière. On voit le chemin de cette cristallisation.
La scénographie de Luca Antonucci — ces étranges statues de soie qui peuplent le plateau comme des revenants sans linceul — prolonge ce travail de l’ombre vers la clarté, du secret vers la révélation.
La lumière de Philippe Sazerat achève de construire cet espace du dedans, presque monochromatique au début, qui s’ouvre progressivement vers une lumière du jour débarrassée de ses fantômes.
Les comédiens portent tout cela avec une belle tenue. Adrien Madinier et Isis Ravel, au cœur du dispositif, incarnent avec justesse ces deux cousins que l’histoire familiale a fracturés avant même qu’ils se rencontrent, l’un fuyant vers les conflits du monde, l’autre sublimant dans la matière et la soie. Autour d’eux, les figures du passé apparaissent et se dissipent avec cette présence particulière des revenants : ni tout à fait vivants, ni tout à fait absents.
Ce qui reste, une fois la salle rallumée, c’est une beauté générale. Et quelques vraies résonances. La question posée au centre de la pièce mérite qu’on s’y arrête : peut-on séparer l’œuvre de l’homme quand l’homme a servi le pire ?
La question du rapport à la transmission, à ce qu’une lignée dépose dans le corps de ses descendants à leur insu. On touche à quelque chose d’essentiel que la psychanalyse connaît bien sous le nom de fantôme, ce que les parents n’ont pas pu élaborer et qui hante, sans mots, les générations suivantes. Sur ce point précis, la pièce atteint à une véritable profondeur. Le reste ? On s’y promène avec un certain bonheur, grâce à Bouchaud et à ses comédiens. Ce n’est pas rien.
TEXTE=Élisabeth Bouchaud, adaptation du roman Le livre de raison de Jacques Attali (Ed. Fayard). MISE EN SCÈNE=Élisabeth Bouchaud + Benoît Di Marco. JEU=Adrien Madinier + Matila Malliarakis + Isis Ravel + Nicolas Vial. AVEC LA PARTICIPATION DE=Élisabeth Bouchaud + Benoît Di Marco + Hervé Dubourjal + Clémentine Lebocey. SCÉNOGRAPHIE=Luca Antonucci. CRÉATION LUMIÈRES=Philippe Sazerat. CRÉATION VIDÉO=Thomas Bouvet. CRÉATION SON=Mme Miniature + Tom Beauseigneur
COSTUMES=Thelma Di Marco Bourgeon + Élise Massih Mevel


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