Il y a dans Nage Libre une ambition à la fois modeste et considérable : rendre à trois femmes oubliées de l’Histoire — Rachel, Hannah et Esther, nageuses juives du Club Hakoah de Vienne, destituées de leurs titres pour avoir refusé de participer aux Jeux olympiques de Berlin en 1936 — une dignité que l’antisémitisme leur avait confisquée. Lisa Wurmser, fidèle à l’esthétique de sa compagnie du Théâtre de la Véranda, choisit pour cadre le cabaret : un espace de la dérision et du chant, de la mémoire et du rire, où le deuil peut s’exprimer sans pathos.
On est en 1995 — année de l’entrée de l’Autriche dans l’Union Européenne, détail qui n’est pas sans résonance — et la ville de Vienne invite ces femmes désormais âgées pour leur restituer médailles et titres. La cérémonie officielle tourne court : les officiels sont absents, Lust, l’énigmatique directeur du cabaret, est seul pour accueillir les trois nageuses. Ce dérisoire de la réparation institutionnelle dit à lui seul quelque chose d’essentiel sur la façon dont les sociétés traitent leurs dettes historiques : avec de bonnes intentions, du retard, et sans vraiment être là.
Peut-etre aussi que le « plus jamais ca », ADN de l’Europe politique, doit rester plus fort que la victimisation ou le pardon. Peut etre dire que l’on ne répare pas l’histoire sauf à veiller à ce que les catastrophes ne se reproduisent plus.
La forme choisie est celle de la chronique musicale mêlant yiddish, anglais, espagnol et allemand, portée par la musique d’Éric Slabiak. La distribution est de haute tenue. Les trois femmes, incarnées par Francine Bergé, Bernadette Le Saché et Flore Lefebvre des Noëttes, se retrouvent dans la lumière du cabaret avec leurs souvenirs, leurs silences, leur ironie.
Ce qui touche le plus dans ce spectacle, c’est peut-être ce travail de symbolisation après-coup : ces femmes n’ont pas besoin qu’on les plaigne, elles ont besoin qu’on les entende. Le geste de Wurmser est de leur rendre la parole — et la légèreté.
On ressort de Nage Libre avec le sentiment d’avoir assisté à un spectacle honnête, sans esbroufe, porté par une conviction sincère et des interprètes à la hauteur.
De Lisa Wurmser. Mis en scène par Lisa Wurmser. Avec Francine Bergé, Bernadette Le Saché, Flore Lefebvre des Noëttes et Nicolas Struve. Musique : Eric Slabiak. Musiciens Bande-originale : Eric Slabiak, Yuri Shraibman et Ivica Bogdanic. Lumière : Philippe Sazerat. Costumes : Marie Pawlotsky. Scénographie : Floriane Benetti. Chant : Anne Fischer. Chorégraphie : Gilles Nicolas. Dramaturgie : Daniel Berlioux. Création vidéo : Mathias Cloos. Chanteuse film : Yzoula. Son : Stéphanie Gibert


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