À l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet jusqu’au 24 mai 2026, Ludovic Lagarde met en scène Des hommes endormis de Martin Crimp dans une traduction d’Alice Zeniter. Quatre personnages, une nuit à Hambourg, deux générations face au vide produit par nos sociétés liquides. Un théâtre d’une précision redoutable, porté par quatre comédiens exceptionnels.
Il y a chez Martin Crimp une façon de regarder ses personnages qui ressemble à de la pitié — mais ce n’en est pas. C’est quelque chose de plus froid. Ses personnages ne sont pas tragiques parce qu’ils souffrent ; ils sont tragiques parce qu’ils n’ont pas les mots pour nommer ce qui leur manque. Julia dit à Paul qu’ils n’ont plus de désir. Paul l’écoute. Et c’est tout. L’enfant qu’ils n’auront jamais n’est pas une blessure ; il est un constat. Ce nihilisme-là n’est pas romantique. Il est clinique, horizontal, documentaire. Une écriture géniale de la cruauté.
Chose rare chez cet auteur : il y a de l’humour dans Des hommes endormis. Un humour sec, sans complaisance, qui accompagne la noirceur du geste.
Ludovic Lagarde ne se laisse pas emmurer dans ce fatalisme. Sa direction d’acteurs cherche une voie : ses comédiens sont des pantins — mais des pantins traversés. Christèle Tual, Laurent Poitrenaux, Guillaume Costanza, Hortense Girard se meuvent comme animés de l’intérieur. Ce n’est pas du désir au sens où un désir a un objet, une visée, un sujet qui sait ce qu’il veut. C’est une pulsion dans sa forme la plus nue : une poussée sans but déclaré, un mouvement qui précède toute représentation.
Ces corps-là sont habités par des forces qui les dépassent.
Josefine la jeune femme déborde d’une vitalité que ni elle ni Tilman ne savent nommer. Julia la femme mûre parle depuis un vide auquel elle s’identifie.
Les quatre comédiens sont absolument formidables — et ils constituent à eux seuls un immense plaisir de théâtre. Christèle Tual et Laurent Poitrenaux habitent leurs personnages avec cette autorité tranquille des grands acteurs. Face à ces deux-là, Hortense Girard tient remarquablement le role de Josefine. Jeune comédienne, elle mesure pleinement ce que c’est que de se confronter à Tual et Poitrenaux dans le même espace scénique, et elle le fait sans jamais reculer, avec justesse.
La pièce se passe dans un appartement hambourgeois, une nuit, entre deux couples que deux décennies séparent. Julia et Paul, la cinquantaine, brillants universitaires reconvertis — elle dans l’art contemporain, lui dans la musique électronique — reçoivent à deux heures du matin Josefine, nouvelle collaboratrice de Julia, et son compagnon Tilman. Josefine est enceinte. Personne ne le sait encore, sauf elle.
Ce secret est le seul vrai hors-champ de la pièce — le seul endroit où quelque chose se tient encore à l’abri. Lagarde a construit une scénographie qui dit précisément l’inverse de l’abri. L’appartement est froid, fonctionnel, sans aspérités. Un balcon — dissimulé derrière un rideau opaque figure moins une ouverture sur l’extérieur qu’un faux hors-champ. On devine la nuit derrière. On ne la voit pas vraiment. Ce rideau-là est une métaphore scénique d’une précision remarquable : l’au-delà existe, mais il est bouché. No future.
Lagarde, dans sa note d’intention, convoque la révolution numérique et ses effets — la société liquide, le capitalisme fluide, l’abolition des frontières entre l’intime et le professionnel. Paul et Julia ont fait de leur appartement un bureau, et de leur couple une association intellectuelle. Ils sont les participants enthousiastes d’un monde où tout se vaut, où tout se mélange, où les hiérarchies s’effacent. Ils ont cru à la promesse émancipatrice des nouveaux outils. Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’est que cette horizontalité-là dévore. Qu’une société sans verticalité — sans transmission, sans différence des générations, sans la dissymétrie fondatrice qui sépare le maître de l’apprenti, l’aîné du cadet, le parent de l’enfant — est une société qui s’effondre, qui s’abolit. Le wokisme, en voulant une société du « même », fini de produire ce désert que Julia contemple à deux heures du matin dans cet appartement aseptisé.
Cependant la pièce ne se referme pas sur un désastre. Elle se clôt sur un geste simple, discret, presque inaudible : Josefine choisit de garder l’enfant. Elle ne dit pas grand-chose. Elle refuse, simplement, de reproduire le modèle de Julia. Elle accepte la dissymétrie radicale, le déséquilibre qu’implique le surgissement à venir d’un enfant. Une verticalité est retrouvée, non par la doctrine mais par et dans le corps, par l’instinct. Par un désir-sans-nom que la mise en scène avait su escamoter sous la pulsion.
Les hommes se sont endormis. Tandis qu’une femme se met au travail.
Des hommes endormis — Texte Martin Crimp — Traduction Alice Zeniter — Mise en scène Ludovic Lagarde — Avec Christèle Tual, Laurent Poitrenaux, Guillaume Costanza, Hortense Girard — Scénographie Ludovic Lagarde en collaboration avec Sébastien Michaud — Lumières Sébastien Michaud — Son et images Jérôme Tuncer — Musique Alvise Sinivia — Costumes Marie La Rocca — Collaboration artistique Céline Gaudier — Production Compagnie Seconde Nature — Athénée Théâtre Louis-Jouvet, 4 > 24 mai 2026. vue le 4 mai 2026. Visuel Affiche


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