Très librement adapté du film culte de Quentin Tarantino, ce Reservoir Dogs féminin constitue l’une des propositions théâtrales les plus audacieuses et les plus intelligentes de ce printemps. À ne manquer sous aucun prétexte.
On connaît le film. 1992. Quentin Tarantino fait irruption dans le cinéma mondial avec un huis clos d’une brutalité sèche : une équipe de braqueurs sans visage — ils ne se connaissent que par des pseudonymes de couleur, Monsieur Blanc, Monsieur Orange, Monsieur Blond — se retrouve dans un entrepôt désaffecté après un hold-up qui a mal tourné. La trahison rôde, le sang coule, et la violence explose. C’est cet univers de virilité criminelle portée à son incandescence, que Patrick Azria a confié à un plateau de femmes.
Le pari était risqué. Il est gagné, et bien au-delà.
Car ce que révèle immédiatement cette transposition, c’est une vérité que le film de Tarantino nous dissimulait sous la fascination esthétique : vidée de l’association logique et naturelle entre virilité et hyper-violence, la violence cesse d’être spectaculaire pour devenir dérangeante. Le regard se laisse effaré devant une cruauté quasi gratuite, dépourvue de la caution symbolique que lui conférait la masculinité cinématographique.
Ces femmes qui s’entre-tuent, qui trahissent, qui torturent, qui s’effondrent, ne nous offrent plus le confort d’un genre balisé. Elles déplacent la question.
La mise en scène est limpide. On ne voit pas le temps passer. La tension narrative, portée par la playlist et par un dispositif scénique maîtrisé, ne laisse pas épuiser.
Parmi les interprètes, trois incarnations méritent une mention particulière. Sandra Jeanclos campe un Jo, un parrain d’une envergure hollywoodienne proprement effrayante : chaque mot qu’elle impose sur scène est une menace, chaque regard est une sentence. Elle impose une présence qui écrase et fascine à la fois, dans la grande tradition.
Valérie Melloul, elle, offre une composition d’une complexité troublante ; gangster au cœur trop tendre, naïve et radicale dans le même souffle, elle habite la contradiction avec une naturelle désarmante, touchant par là du vertige dans un monde déshumanisé.
Mais c’est Clara Hucher qui constitue le point d’orgue de la proposition. Elle joue le moment vertigineux où la violence réputée masculine rencontre l’érotisme féminin — séquence pivot de la pièce, moment de bascule où le spectateur comprend que ce Reservoir Dogs n’est pas une simple reprise trans-genrée mais une relecture qui achève de faire émerger un pessimisme noir, une désespérance que Tarantino n’avait peut-être mis en scène sans les voir. Hucher y est brillante, d’une précision et d’une audace qui laissent pantois.
La pièce pense, dérange, et reste un moment de bonheur théâtral.
Avec : Ilana Azria, Anne-Sylvie Baron, Clara Hucher, Sandra Jeanclos, Valérie Melloul, Liza Migus Et : Laurent Chauvelier, Robinson Grasset Mise en scène : Patrick Azria Durée : 1h10 Théâtre de la Girandole — 4 rue Édouard Vaillant, 93100 Montreuil Du 13 mai au 10 juin 2026


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