William Mesguich monte seul sur le plateau et raconte. Ni auto-psychanalyse, ni ego-trip à la mode mais un témoignage tendre, drôle, généreux et universel. Celui d’un homme habité par le désir, porté par une mère lumineuse, traversé par l’ombre d’un père monument.

En 2014, William Mesguich joue Hamlet dans une mise en scène et une traduction de Daniel Mesguich. Ce spectacle est comme une consécration — celle d’une transmission accomplie entre un père et son fils, un double cadeau offert dans les deux sens : du père au fils, du fils au père. Dans Être ou ne pas être, William revient sur tout ce qui a précédé — les éléments fondateurs, depuis la petite enfance, qui ont fait de lui ce qu’il est.

Nous n’avons pas affaire à une confession oscillant entre narcissisme, exhibitionnisme et voyeurisme. William Mesguich n’a que faire d’un seul en scène comme thérapie exposée — genre prolifique, souvent complaisant, que chaque saison théâtrale reconduit avec une régularité lassante. Il n’en a pas besoin. Il veut témoigner, témoigner de son enfance, de son adolescence, de sa vie d’adulte.

La note d’intention le dit avec une franchise désarmante : cela pourrait être l’histoire d’un petit garçon qui rêvait de devenir footballeur et qui a découvert Molière et Shakespeare. Ou bien l’histoire d’un petit garçon qui a un père connu, et qui cherche à se frayer un chemin dans le monde du théâtre. Ou bien encore le dévoilement des sentiments, des souvenirs, l’hommage rendu aux aimés, aux disparus, toujours présents dans le cœur.

Le spectacle est tendre et attendrissant comme rarement le théâtre sait l’être. Il est drôle et généreux. William Mesguich donne sans compter. Il raconte un jeune homme passionné d’abord par le football au Red Star, au stade Bauer, au mythique Parc des Princes — jonglant avec Maradona en faisant des passes à Beckett et à Marivaux. Ensuite par le théâtre, au Chêne Noir d’Avignon, au théâtre du Jour à Agen, là où il suivait les cours de Pierre Debauche à l’École Supérieure d’Art Dramatique. Il raconte ses potes du 19e arrondissement. Il raconte les aventures théâtrales, parfois loufoques, mais vécues avec passion. Il raconte sa rencontre avec un autre William — Shakespeare.

Il se raconte sans pudeur mais sans arrogance ou suffisance, sans certitudes parce qu’il s’interroge. Un psychanalyste à l’ouïe fine ne manquera pas de repérer le fils d’une femme lumineuse, intelligente, célébrité locale, professeure, débordante d’une force de vie rare. William Mesguich l’appelle lui-même sa géniale maman. Le secret est peut-être là. Mais ne statuons pas, ne décidons rien. La force du spectacle tient précisément à ceci : nous cheminons avec l’artiste non vers une vérité mais vers des vérités.

Les questions restent ouvertes car la beauté d’un être tient à ceci : il échappe à qui croit le saisir.

Saluons la participation à l’ecriture et à la mise en scène de sa sœur de cœur, Rebecca Stella — autrice, metteuse en scène et comédienne formée à la Classe Libre du Cours Florent, dont l’œuvre s’articule entre classique revisité avec humour et décalage, et créations contemporaines sur le corps, la différence, la sensibilité intime. Le regard de Stella sur le matériau Mesguich apporte l’œil extérieur qui transforme la confidence en objet théâtral.

Il y a dans le rapport du comédien William Mesguich au public cette espièglerie frondeuse que nous avions déjà repérée dans le Hamlet de la Cartoucherie (2014) cet Hamlet joueur, gamin, frondeur, qui dribblait un ballon de football avec une telle aisance que l’art du cirque semblait s’être glissé dans la mise en scène. Et l’on ne savait plus si Hamlet était immature ou, au contraire, très adroit, très malin. On se souvient du lit de crânes du monologue To be or not to be. On se souvient de la mort de Polonius, et d’Hamlet jouant avec son corps inerte comme avec un pantin désarticulé, mimant jusqu’à la copulation avec la mère. On se souvient du cadavre qui se relevait lentement, retirait sa perruque grotesque, brisait le quatrième mur et traversait la salle pour disparaître — laissant en nous cette trace ce reste d’un sujet après sa propre mort.

Peut-être que tout cela fait terminus au Être ou ne pas être. Éros et Thanatos : Le spectacle parle d’une passion, de la mère, du père (beaucoup du père, peut-être trop. Mais qui peut prétendre avoir su dire de son père l’exact nécessaire ?) Il est aussi question de transmission, de filiation, de cette recherche de soi qui n’en finit pas. D’une verticalité — si rare aujourd’hui — qui dit pourquoi le travail de William Mesguich nous importe.

Le spectacle se joue encore le 1er juin aux Gémeaux Parisiens, avant une longue tournée qui le mènera au Mois Molière à Versailles en juin, puis au Festival d’Avignon au Théâtre des Corps Saints du 4 au 25 juillet.

La plus belle réussite du spectacle tient en ceci : voir émerger, au sein d’une déclaration d’amour au théâtre, un homme — William Mesguich — qui sort de scène sans s’être livré tout à fait. Entier, c’est-à-dire non résolu.

Reste une question, paradoxale — paradoxale car on regrette si souvent que les gens n’en fassent pas assez : William Mesguich en fait-il trop ? Peu nous chaut. Question vaine. William Mesguich, comme Hamlet, nous invite à la seule question qui vaille : vivre ou ne pas vivre, vivre ou dormir, être ou ne pas être.


De William Mesguich et Rebecca Stella — avec William Mesguich (interprétation), Rebecca Stella (mise en scène), Richard Arselin (lumière), Pierre Michelet (composition), Sarah Barzyk (graphisme), Laura Henicker (administration) Production Théâtre de l’Étreinte.Du 4 au 25 juillet (relâche les 9, 16 et 23 juillet) — 13h25 — 1h10 — Corps Saints (Théâtre des), Salle 2


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