Au Théâtre de l’Atelier jusqu’au 1er juillet, Charles Berling met en scène et interprète C’est si simple l’amour de Lars Norén, avec Alain Fromager, Caroline Proust et Bérengère Warluzel. Un huis clos bourgeois du cycle des Pièces de mort, où l’humour et le second degré dissimulent — à peine — la question la plus grave : que faire de l’amour quand le temps a tout traversé ?
Lars Norén ou la lucidité comme destin
Il faut dire quelque chose de Lars Norén avant d’entrer dans le vif du spectacle, parce que l’œuvre ne se comprend pas sans l’homme. Né à Stockholm en 1944, mort en janvier 2021 emporté par le Covid, Norén aura été le plus grand dramaturge suédois depuis Strindberg — et peut-être, avec Jon Fosse, le plus grand de l’espace nordique contemporain. Plus de cent pièces, une œuvre poétique et romanesque considérable, un journal de dramaturge en plusieurs tomes. Homme de contradictions assumées, fasciné par les marges et les exclus — prisonniers, SDF, victimes de torture à qui il donna la parole dans ses pièces tardives —, il était aussi l’observateur acéré de la bourgeoisie dont il connaissait, de l’intérieur, tous les désastres intimes.
Ce qui frappe dans sa biographie, c’est un détail révélateur rapporté par un de ses proches : lors d’une rencontre avec le survivant français d’Auschwitz Jean Samuel, Norén confessa ressentir une profonde tristesse à l’idée de n’être pas juif lui-même. Étrange aveu, qui dit quelque chose d’essentiel sur cet homme — son attrait pour les mémoires blessées, pour les peuples que l’histoire a traversés de part en part, pour ce que la transmission porte d’indestructible et de lourd. Norén voulait peut-être habiter une histoire plus chargée que la sienne. Il n’y parvint pas sauf par ses écrits.
C’est si simple l’amour appartient au cycle des quatorze Pièces de mort écrites entre 1989 et 1995 — cycle que Berling a décrit comme un Parthénon de fragments, pièces composées en même temps, peuplées de personnages qui se croisent d’un texte à l’autre sans jamais se rencontrer au même moment de leur vie. Ce sont des œuvres qui parlent du temps, de la mort, de l’amour comme combat perdu d’avance.
La soirée après la soirée
Le dispositif dramaturgique est d’une simplicité apparente. Une soirée de première. Deux comédiens, Alma et Robert, forment un couple à la ville comme à la scène. Ils ont invité chez eux, après le spectacle, Hedda — comédienne dans la même troupe mais mise sur la touche depuis des années — et son mari Jonas, psychologue. L’alcool circule, les langues se délient, et ce qui commence comme une fête se retourne contre ses participants. Solitude, désir, jalousie, enfant ou absence d’enfant : chacun se retrouve, au fil de la nuit, nu.
Ce qui frappe d’emblée, et qui constitue peut-être le génie le plus singulier de Norén, c’est que les quatre personnages parlent vraiment. Il ne s’agit pas de bavardage mondain, pas de remplissage de plateau. Ils parlent avec du contenu, avec des arguments, avec des affects qui ont une histoire. Les répliques sont denses, nourries, et chaque échange engage quelque chose. Mais ce contenu fonctionne à deux niveaux. Il y a ce qui est dit, qui est déjà beaucoup — et il y a ce qui se cache sous le second degré, ce que l’humour porte en lui comme une charge sourde.
Car on rit, et on rit beaucoup.
Norén est un auteur comique au sens le plus fort du terme, non pas parce qu’il écrit des situations burlesques, mais parce qu’il sait que le rire est la forme la plus honnête de la connaissance. On s’identifie car on reconnaît dans ces quatre personnages qui se chamaillent, se séduisent et se blessent avec le sourire quelque chose de familier et d’universel.
La question que Norén pose : que faire de la confrontation entre le sentiment amoureux et le temps qui passe ? Le rire est une entrée. Et sous le « dire » s’escamote la vérité des âmes.
La scénographie comme hors-champ
La scénographie conçue par Berling et Marco Giusti ne cherche pas à représenter un salon bourgeois ; elle en crée le bord. Un bord qui se dilue. Les espaces restent ouverts, les regards des personnages se perdent. Ce dispositif de multiples hors-champs épouse ce que le texte avance : ce qui n’est pas montré signale ce qui se trame sous les mots. Il y a toujours des mots absents à entendre. Le plateau devient ainsi, à l’image du texte, un espace où l’essentiel est toujours sur le point d’apparaître. Et ne se livre jamais tout à fait.

Quatre virtuoses
Si l’amour est une épreuve de la durée, chacun des quatre personnages incarne une réponse différente, une fuite différente. Charles Berling, qui joue Robert, choisit de faire confiance au texte. Son jeu porte la tension d’un homme séducteur et vulnérable, dominant et secrètement blessé.
Alain Fromager apporte à Jonas le psychologue une qualité rare : une élégance et une inquiétude à la fois. Jonas observe, commente, tâte le terrain. Fromager lui donne l’épaisseur d’un homme qui sait trop de choses sur les autres pour être à l’aise avec lui-même.
Bérengère Warluzel en Hedda est une diva. Elle porte la blessure d’un désir artistique contrarié. Il y a dans son jeu une dignité torturée qui bouleverse.
Caroline Proust en Alma complète ce quatuor. Elle nous réserve la surprise de la soirée. On connaissait son magnétisme à l’écran (quinze ans à incarner Laure Berthaud dans Engrenages avaient installé une présence presque mythologique). Sur scène, elle confirme l’étendue d’un talent qui n’avait pas dit son dernier mot. Et puis, à un moment, elle chante. Un moment de grâce absolue qui modifie rétrospectivement la lecture du personnage.

C’est si simple l’amour n’est pas une pièce qui se résume. Elle se vit, et elle nous travaille, tant elle parle de nous. On sort de l’Atelier avec le sentiment d’avoir passé une bonne soirée — et c’est en rentrant, dans le silence qui suit, qu’on comprend ce qu’on y a vraiment entendu.
C’est si simple l’amour Avec Charles Berling, Alain Fromager, Caroline Proust, Bérengère Warluzel. Mise en scène Charles Berling — D’après Lars Norén — Théâtre de l’Atelier, jusqu’au 1er juillet 2026


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