AVIGNON 2026 : Bébé & Doudou, Les débuts n’ont pas d’importance ils sont toujours parfaits : le Collectif Denisyak retrouve la puissance du face-à-face avec une pièce coup de poing

,
Logo de L'Autre Scène avec une lettre 'A' stylisée et un symbole rouge.

Avec Bébé & Doudou, le Collectif Denisyak signe une pièce à la ciselure dévastatrice sur l’emprise conjugale portée par deux comédiens d’exception dans une scénographie qui fait corps avec le propos.

Le feu

Solenn Denis s’est calmée. Disons-le avec toute la tendresse que cette formule mérite : l’autrice bordelaise revient à l’essentiel. Après les prouesses scénographiques de Scelùs, elle reprend son stylo. Et voici : un fauteuil vintage, une platine vinyle, deux comédiens. Et un texte dont les fils invisibles tirent dans tous les sens. Ce retrait du spectaculaire est un retour aux sources — aux siennes. Comme dans SStockholm, Denis retrouve ici ce format de confrontation intime où deux personnages s’attirent, se percutent et se dévastent mutuellement. Deux êtres, un espace, une relation qui tourne à l’os. La cage est petite. Ce qui s’y joue, immense. Denis n’a pas perdu de son intensité — elle l’a concentrée, distillée, réduite comme un fond de sauce jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’essentiel : la brûlure.

Deux archétypes, mille visages

Ils s’appellent Bébé et Doudou. Pas de prénom, pas de biographie, pas d’adresse. Ils sont lui et elle, l’homme et la femme, le dominant et la dominée — archétypes affectueux d’une violence qui ne dit pas son nom, du moins pas tout de suite. Ces tendres noms métaphoriques achèvent de nous ouvrir la porte de l’identification. On ne regarde pas un couple. On regarde le couple, peut-être le nôtre, peut-être une version de nous-mêmes qu’on préférerait ne pas reconnaître. C’est là que la pièce révèle sa nature : non pas un document sociologique sur les violences conjugales, mais un objet psychique à part entière. Une suite éparpillée de souvenirs qui remontent sans prévenir, comme une suite de séances sur le divan, des fragments d’intime qui se recomposent dans la salle. La pièce ne nous raconte pas une histoire, elle réveille la nôtre.

Peu à peu, nous cheminons, naviguant de l’amour à la sidération, en passant par le syndrome d’accommodation à la douleur, par les larmes et la peur qui deviennent routine, qui est une répétition. Au coeur de la machine, une relation sado-masochiste, ou on ne sait plus qui a décidé de sa victime, ou qui a choisi son bourreau.

Il faut saluer la mauvaise foi souriante du sous-titre — Les débuts n’ont pas d’importance ils sont toujours parfaits. Toujours parfaits, vraiment ? Dès les premières scènes, Bébé tombe sur une culotte dans les affaires de Doudou. Une culotte qui ne lui appartient pas. Elle grogne, elle digère, elle oublie ; elle efface. Le début n’est donc pas si parfait qu’on veut bien nous le dire. Et Denis, avec la précision d’une horlogère, s’assure que cet événement refoulé fera retour. Car ce qu’on enterre ne disparaît pas, mais attend, sous le tapis du salon, que quelqu’un marche dessus.

La dentelle du texte

Denis coud serré. Les petites tensions à peine visibles, les humiliations quotidiennes qu’on reconnaît sans vouloir les nommer, les révélations dont l’effet diffère et revient ; tout cela s’accumule comme un refoulé qui cherche sa sortie. Quand la violence éclate, elle ne surprend personne. Elle était là depuis la première scène, tapie sous le funk.

Sous le funk et les rires. Car il y a un humour qui traverse toute la pièce comme une lame à double tranchant — celui des couples qui se chamaillent, des petites piques tendres qui font rire la salle, des répliques qui sonnent trop juste pour être innocentes. On rit d’abord sans retenue. On se reconnaît, avec un léger malaise. Denis a toujours su faire rire pour désarmer, et laisser entrer le trouble.

Disco, funk et terreur

Il faut dire un mot de la bande son. Doudou est fan de funk, et dès les premières minutes il nous embarque dans son sillage de mec cool, les vinyles tournent, les basses pulsent, on a envie de se trémousser sur son siège. C’est un bonheur simple et immédiat. Le créateur sonore Julien Lafosse fait graver de vrais vinyles funk diffusés depuis la scène, et cette source directe, domestique, renforce l’illusion du cocon. Jusqu’au moment où la musique se détraque. La fête se dirige vers sa fin.

Deux comédiens d’exception

Olivia Corsini habite Bébé avec une économie de moyens qui dit l’accommodation progressive au pire. En face, Erwan Daouphars fait de Doudou un séducteur authentique. La direction d’acteur colle au plus près du texte, dans cet état de lente montée de la fièvre.

Ce que la pièce fait à la salle

Bébé & Doudou ne cherche pas à convaincre. Il ne cherche pas à condamner. Le spectateurs se débat, sent que quelque chose ne va pas, trouve des parades pour continuer à se faire croire à l’amour. Mais Bébé est en danger.

Voilà ce que Solenn Denis réussit une fois encore : nous laisser dans cet inconfort, les yeux ouverts, longtemps après le noir final. Bravo.


Bébé & Doudou [Les débuts n’ont pas d’importance ils sont toujours parfaits] Texte Solenn Denis — Mise en scène Collectif Denisyak — Avec Olivia Corsini et Erwan Daouphars — Création lumière Fabrice Barbotin — Création son Julien Lafosse — Conception décors Franck Lesgourgues — Chorégraphie Aurélie Mouilhade — Regard scénographique Serge Nicolaï — Production et administration Laure Barton. Festival Avignon Off — du 4 au 23 juillet, relâche les 10 et 17 juillet — 13h25 — durée 1h15 — Théâtre 11 • Avignon


En savoir plus sur L'Autre Scène (.ORG)

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

David Rofé-Sarfati est psychanalyste (Association Lacanienne Internationale, Espace Analytique) et fondateur de L’Autre Scène. Dans sa clinique, il reçoit à Paris 17e et développe une réflexion originale sur la psychanalyse du comédien et s’est spécialisé dans les enjeux psychiques de la PMA.

Je réagis, je laisse un commentaire

En savoir plus sur L'Autre Scène (.ORG)

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture