AVIGNON IN : « Everything Must Go », ou la scie comme dernier lien du monde

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Logo de L'Autre Scène avec une lettre 'A' stylisée et un symbole rouge.

Forced Entertainment revient à Avignon quatorze ans après The Coming Storm, avec un spectacle qui synchronise les corps de six acteurs sur des voix générées par intelligence artificielle. Long, répétitif désarmé par la traduction et pourtant nécessaire, précisément parce qu’il expose ce qu’il prétend seulement représenter : la façon dont l’humain se tient debout à force de répéter des phrases qui ne lui appartiennent pas.


Faut-il voir un spectacle aussi répétitif, aussi long, qui semble parfois se complaire dans son propre ressassement ? Oui. Et la raison de ce oui tient précisément à ce que le spectacle donne à voir de notre propre fonctionnement : cette manière automatique, presque naturelle, que nous avons de répéter des poncifs qui nous arrivent comme d’en haut, qui semblent nous tomber du ciel sans qu’on les ait choisis. Everything Must Go ne raconte pas, il met en scène dans sa structure même, jusqu’à l’épuisement du spectateur, qui en vient à éprouver dans son corps ce que le texte énonce dans sa forme.

EVERYTHING MUST GO mise en scene Forced Entertainment Avec Robin Arthur Seke Chimutengwende Richard Lowdon Claire Marshall Cathy Naden Terry OConnor Creation collective Mise en scene Tim Etchells Texte composition musicale et creation sonore Tim Etchells Lumiere Nigel Edwards Scenographie Richard Lowdon Video Tim Etchells Hugo Glendinning Administration de production Jim Harrison cour du lycee Saint Joseph

Le dispositif est connu de ceux qui suivent le travail de Tim Etchells depuis Speak Bitterness : les comédiens ne parlent pas, ils synchronisent tele des automates, des pantins sans fils, leurs lèvres et leurs corps sur des voix produites par intelligence artificielle, dans un bar fantasmatique, après l’effondrement d’un monde. Ce que le texte égrène, ce sont des tournures toutes faites, des expressions figées, des phrases que plus personne n’interroge — la matière même du poncif. Le français a un mot pour cela, plus rude et plus juste que cliché : la scie. Une phrase qu’on ressasse jusqu’à ce qu’elle scie, littéralement, l’attention de celui qui l’entend. Le spectacle prend ce principe au pied de la lettre : on pourrait imaginer deep water répété mille fois, décliné en français en on touche le fond, jusqu’à ce que la formule perde tout sens pour ne plus être qu’un geste sonore — le dernier lien tenu entre des êtres qui, sans intention apparente, tentent avec une maladresse touchante, et donc drôle, de souder un groupe humain réduit à une suite d’individus perdus dans l’espace et dans les mots. Le signifié a disparu le signifiant s’efface au profit de sa seul trace sonore.

Il faut cependant nommer une réserve, et elle n’est pas mince : jouée en anglais surtitré, la pièce perd une part réelle de sa puissance. Le surtitrage, par nature, désynchronise le regard — on lit quand on devrait écouter le bug dans la voix, on regarde l’écran quand le corps, lui, continue de se battre avec le texte. Le final, pensé pour asséner une charge pessimiste, en pâtit particulièrement : sa force de persuasion s’émousse dans l’écart entre ce qui se dit et ce qui se lit, et ce qui aurait dû clouer sur place se contente d’inquiéter poliment.

Il n’empêche. Même amoindri par la traduction, le geste de Forced Entertainment reste précieux : montrer que nous sommes, nous aussi, sciés — au sens propre comme au figuré — par des mots inutiles mille fois répétés, sans jamais nous en rendre compte, jusqu’à ce qu’un spectacle vienne nous forcer à les entendre depuis l’extérieur.


Fiche technique. Everything Must Go, de Forced Entertainment, conception et mise en scène Tim Etchells, avec Robin Arthur, Seke Chimutengwende, Richard Lowdon, Claire Marshall, Cathy Naden, Terry O’Connor — Cour du Lycée Saint-Joseph, Festival d’Avignon, 16, 17, 18, 20, 21, 22 juillet 2026 à 22h, 1h40, création 2026, en anglais surtitré en français.


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David Rofé-Sarfati est psychanalyste (Association Lacanienne Internationale, Espace Analytique) et fondateur de L’Autre Scène. Dans sa clinique, il reçoit à Paris 17e et développe une réflexion originale sur la psychanalyse du comédien et s’est spécialisé dans les enjeux psychiques de la PMA.

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