Ne vous plaignez pas de n’avoir rien à voir à Paris en plein mois d’août tant que vous n’avez pas vu La Dame de chez Maxim au Lucernaire et les deux pièces de Ionesco au Théâtre de la Huchette. Voilà, c’est dit, et c’est un ordre affectueux.
Sans interruption
Il y a des salles où l’on entre comme on pousse la porte d’un secret bien gardé — une billeterie sur la rue, une salle grande comme un mouchoir, et pourtant, depuis 1957, le monde entier vient s’y perdre. La Cantatrice chauve et La Leçon, jouées sans interruption au Théâtre de la Huchette depuis près de soixante-dix ans, ne sont pas seulement le spectacle le plus ancien du monde dans un même lieu — elles sont un des rares endroits de Paris où l’on ressort du théâtre en ayant vraiment ri, sans arrière-goût, sans compromis avec la mélancolie contemporaine. Un rire étrange, surprenant, sidérant et clair qui n’appartient qu’à Ionesco.
Le bonheur d’une absurdité intacte
On sait tout, en théorie, de La Cantatrice chauve avant d’y entrer : les Smith, les Martin, la pendule qui sonne quand bon lui semble, le langage qui se délite sous nos yeux. Et pourtant rien ne prépare à l’ivresse réelle qu’on éprouve en salle, à la manière dont soixante-dix ans de représentations n’ont rien usé du vertige de cette langue qui tourne à vide.
Voici le tour de force le plus discret de ce spectacle : avoir fait d’une pièce sur l’effondrement de la communication l’un des lieux les plus chaleureusement partagés du théâtre parisien.
Une histoire presque aussi folle que la pièce
Tout commence, dit-on, avec la méthode Assimil. Ionesco, en apprenant l’anglais dans l’immédiat après-guerre, tombe sur ces phrases apprises par cœur, débitées sans lien les unes avec les autres — du langage, mais plus du discours. De cette expérience naît, le 10 mai 1950, La Cantatrice chauve, créée par Nicolas Bataille au Théâtre des Noctambules. L’accueil est loin d’être triomphal. La Leçon, elle, voit le jour un peu plus tard, le 20 février 1951, dans une mise en scène de Marcel Cuvelier au Théâtre de Poche — et se heurte, elle aussi, à une réception mitigée.
Il faudra attendre le 16 février 1957 pour que les deux pièces se retrouvent réunies au Théâtre de la Huchette. C’est cette rencontre-là qui change tout : le Tout-Paris se presse pour découvrir cet objet théâtral non identifié, et ce qui aurait pu rester une curiosité devient, sans que personne ne l’ait vraiment décidé, une institution. Le spectacle entre au Livre Guinness des records comme la pièce jouée sans interruption le plus longtemps dans le même lieu — plus de deux millions et demi de spectateurs à ce jour, et toujours la même salle minuscule du Quartier latin, entre les restaurants à touristes et les bars de la rue de la Huchette, à préserver la flamme.
Seule entorse à cette continuité légendaire : la fermeture forcée des théâtres en 2020, qui a interrompu, pour la première fois de son histoire, le déroulement ininterrompu des représentations — juste avant que la Huchette ne fête, envers et contre tout, le 70e anniversaire de sa Cantatrice.
Un préambule heureux à la folie de La Leçon
Ce qui frappe, dans l’enchaînement des deux pièces, c’est la façon dont La Cantatrice chauve fonctionne comme un préambule heureux — une mise en jambes joyeuse et sans danger — avant que La Leçon n’emporte tout dans une folie plus vertigineuse encore : un professeur timide qui bascule, sous nos yeux, en tyran psychopathe face à une élève aussi sotte qu’arrogante. Deux pièces, deux registres de démence, une seule et même diffusion du bonheur — celui, rare, de rire ensemble d’un monde qui ne veut plus rien dire.
Nous ne l’avons pas encore écrit : la troupe est formidable, inoubliable. Ajoutons à ces applaudissements un énorme bravo à Jean-Marie Sirgue, qui joue avec une folie aussi précise qu’elle se veut secrète — une démence entièrement maîtrisée, jamais surjouée.
La Cantatrice chauve et La Leçon, d’Eugène Ionesco — mise en scène originelle Nicolas Bataille (La Cantatrice chauve) et Marcel Cuvelier (La Leçon), décors Jacques Noël — Théâtre de la Huchette, 23 rue de la Huchette, 75005 Paris. Représentations surtitrées en anglais les mercredis et vendredis jusqu’au 28 août 2026.



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