Un homme élégant, séduisant, longtemps « prince de l’édition », choisit pour renaître le nom d’un scribe falot qui ne sait plus rien vouloir. Le hasard n’existe pas en psychanalyse : quand Olivier Nora baptise sa nouvelle maison Bartleby, c’est peut-être moins une pirouette littéraire qu’un symptôme qui s’affiche au grand jour. Il faut dire que la maison qui l’a formé, Grasset, connaît elle-même l’art de l’erreur irréparable : c’est elle qui publia Proust, là où Gallimard, effrayé, l’avait refusé. Entre la terreur de se tromper et le refus de continuer, il n’y a peut-être qu’un pas.
Les faits
Évincé de Grasset le 14 avril 2026 après vingt-six ans à sa tête, Olivier Nora, qui avait par ailleurs signé la postface de Bartleby dès 1994, reprise dans une réédition de 2023, a baptisé Bartleby la société créée le 11 juillet pour préparer son retour dans l’édition. Le choix de ce nom, pour un homme que tout désignait du contraire : élégance, réussite, prestige, etc. n’aurait pourtant peut-être rien d’un hasard de communication. Peut-être un symptôme qui s’affiche et qui invite à relire le texte et un métier plutôt que l’homme.
L’énigme qui refuse de se laisser lire
Bartleby, employé falot d’une étude de notaire à Wall Street, oppose à toute demande la même formule : I would prefer not to. Ni refus, ni obéissance, une phrase hybride qui suspend l’ordre du langage lui-même. Pontalis y voyait une « affirmation négative » ; Deleuze, dans sa postface, refusait d’y lire une volonté de néant pour y reconnaître plutôt un néant de volonté, une formule qui élimine aussi impitoyablement le préférable que le non-préféré. Blanchot, Foucault, Bataille s’y sont arrêtés à leur tour, sans l’épuiser. C’est bien le sens de la lecture qu’en donne Nora lui-même dans sa postface : le texte résiste à toute interprétation — psychologique, politique, religieuse — et c’est cette résistance qui fait sa force. Le narrateur cherche à comprendre Bartleby comme le lecteur cherche à le comprendre ; les deux échouent de la même manière. Melville construit une œuvre dont le mystère ne se referme jamais.
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