« FREUD, DERNIER COMBAT »au Studio Hébertot : doit-on voir la pièce?

Logo de L'Autre Scène avec une lettre 'A' stylisée et un symbole rouge.

Vienne, 1934. Un vieil homme voit son monde s’effondrer, et sa fille, en le questionnant, l’oblige à rouvrir le dossier le plus intime de sa propre théorie. Freud, dernier combat, écrit par Aude de Tocqueville et Jean-Marie de Sinety d’après le roman de ce dernier (Freud, journal des années noires 1934-1939), pose une question redoutable : et si l’invention du complexe d’Œdipe n’était, pour son inventeur, qu’une manière détournée de régler ses comptes avec son propre père ? On y va pour l’acteur. On y reste, dubitatif et agacé, pour la thèse.

Oui, un rendez vous merveilleux avec Freud lui-même !

Il faut voir cette pièce, et d’abord parce qu’on y a rendez-vous avec Freud — ou du moins avec l’incarnation la plus habitée qu’on lui ait vue depuis longtemps. Hervé Dubourjal, qui signe aussi la mise en scène, est sublime, hors du temps : il joue le texte, mais tout autant le sous-texte, le pré-texte et le hors-champ — tout ce que le dialogue tait et que le corps, seul, continue de dire. Il nous offre quelques moments de grace lorsqu’il s’allonge comme un enfant, lorsqu’il effleure l’épaule de sa fille pour lui dire cent choses à la fois. Face à lui, Moana Ferré compose une Anna d’une tension parfaite, fille aimante et procureure malgré elle. De cette rencontre naît un moment de théâtre au plaisir presque absolu, de ceux qui n’ont pas besoin qu’on y croie pour qu’on y soit pris.

Oui mais …

Reste la théorie avancée — et c’est là, précisément, que le psychanalyste s’agace et reprend le pas sur le spectateur comblé.

Les auteurs, en donnant chair et intention à Laïos, Jocaste et Œdipe, commettent — étonnamment — ce que tout analyste reconnaîtra comme une lourde erreur d’interprétation : ils prêtent à des personnages de fiction un inconscient qui leur serait propre. Or nous savons, nous autres psychanalystes (et membres de notre collectif!), que les personnages de fiction ne sont jamais que des productions de l’artiste, et qu’ils donnent forme au contenu latent de celui qui les invente — non à un psychisme qu’ils auraient acquis.

Bien sûr qu’Œdipe, le personnage, n’a pas l’intention de coucher avec sa mère et de tuer son père : il ne décide rien, il est décidé. Mais il est tout aussi vrai que, dans l’inconscient de Sophocle (et de chaque spectateur), le mythe fonctionne comme le décalque d’un rêve devenu manifeste — celui, précisément, de coucher avec sa mère et de tuer son père.

S’abonner pour poursuivre la lecture

Abonnez-vous pour avoir accès à la suite de cette publication et au contenu réservé aux abonnés.