Merci encore pour votre participation et votre implication à la rencontre puis au Zoom autour de Psychose 4:48 à l’Atelier. La prochaine rencontre-débat aura lieu à l’issue d’une représentation d’Orso et moi, texte et jeu de Géraldine Martineau, mise en scène de Justine Heynemann, au Petit Théâtre de La Colline.
Orso et moi est un immense moment de théâtre.
La naissance d’Orso devait être le plus beau jour. L’enfant frôle la mort, la mère perd connaissance, le couple se fissure. Pour ne pas sombrer, la mère embarque son fils dans un imaginaire de pirates : la maison devient un bateau, la fiction une bouée de sauvetage. « Je prends l’eau. Mais je tiens fermement la main de mon fils. » Toute la pièce tient dans cette phrase, et toute notre rencontre partira d’elle.
De quoi rêvent les mères ?
Freud avouait ne pas savoir ce que veut la femme ; Lacan y entendait qu’il n’y a pas la femme, mais des femmes, une à une. Orso et moi déplace la question : de quoi rêvent les mères, les mères qui sont aussi des femmes ? Le spectacle ose raconter une maternité non idéale, loin des contes de fées et des poncifs romantiques : l’accouchement qui tourne mal, la culpabilité, la peur de ne pas avoir d’« instinct maternel ». Il rappelle ce que la psychanalyse sait depuis longtemps : la mère n’est pas une fonction naturelle mais une place, qu’une femme occupe par son désir, ses manques et son histoire. Winnicott parlait de la mère « suffisamment bonne » et non de la mère parfaite.
Dans Orso, l’imaginaire des pirates inventé pare l’autrice en est la plus belle illustration : c’est dans l’espace du jeu, cet entre-deux où l’enfant et la mère inventent ensemble un monde, que le lien se répare.
Une question de société : les enfants de parents séparés
Orso et moi est aussi l’histoire d’un couple qui ne résiste pas à l’épreuve, et d’un enfant qui grandit entre deux maisons. Cette histoire intime est celle de très nombreux enfants en France.
Selon l’Insee, en 2023, 30 % des enfants mineurs vivent avec un seul de leurs parents : 23 % en famille monoparentale et 7 % en famille recomposée avec un parent et un beau-parent. Cette part augmente avec l’âge des enfants et progresse légèrement depuis 2018, année où ils étaient déjà quatre millions dans cette situation. Lorsqu’ils vivent avec un seul parent, c’est le plus souvent avec leur mère, et ces familles monoparentales rencontrent davantage de difficultés, notamment face à l’emploi.
Ces chiffres disent une réalité massive, que le théâtre prend rarement pour sujet : la séparation n’est pas l’exception, elle est l’une des formes ordinaires de la famille contemporaine. Que devient la place du père quand il n’est plus sous le même toit ? Comment une mère seule soutient-elle à la fois l’enfant et sa propre vie de femme ? Comment l’enfant tisse-t-il son histoire entre deux récits ? Orso et moi n’apporte pas de réponse, il donne une forme à ces questions. C’est déjà beaucoup.
Besoin, désir, nécessité : pourquoi raconter le trauma ?
C’est la question que nous voudrions poser à Géraldine Martineau, sans prétendre la trancher, et moins encore interpréter à sa place.
Le texte part d’un matériau autobiographique ; la fiction prend le relais. Ou se cacherait l’acting? Qu’est-ce qui pousse une artiste à porter sur scène, soir après soir, ce qui a failli la submerger ?
Y a-t-il ici un besoin de dire, au sens où le trauma est d’abord ce qui n’a pas trouvé de mots et qui insiste tant qu’il n’en trouve pas ? Y a-t-il un désir, qui ne se confond pas avec la réparation, et qui ferait de l’épreuve une œuvre ? Y a-t-il une nécessité, cette Ananké que Freud plaçait au cœur de la condition humaine, et qui ne laisse pas le choix de se taire ?
La scène serait-elle un lieu d’une étrange perlaboration ? Cependant que le théâtre ne sera pas analyse sauf à préparer par un insight du matériel pour le divan.
Orso et moi est aussi une chaîne de transmission : on y entend la voix d’Isabelle Martineau, la mère de l’autrice, et des titres poétiques écrits par un autre enfant de la famille. Trois générations sur un plateau. Transmission de l’amour, transmission du trauma aussi, et peut-être transmission du récit qui permet de le traverser.
Nous ne déciderons pas. Nous poserons ces questions, et nous écouterons ce que Géraldine Martineau et Justine Heynemann voudront bien nous en dire.
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