Lexikon d’El Conde de Torrefiel : l’Odéon intrusé brièvement par la vague antisémite.

Logo de L'Autre Scène avec une lettre 'A' stylisée et un symbole rouge.

À Berthier, dans le cadre du Festival d’Automne, le collectif catalan El Conde de Torrefiel présente Lexikon, un « livre de contes » sur le pouvoir des mots. Le propos : que nous apprend le langage sur ce qui fait de nous des humains ? Tanya Beyeler et Pablo Gisbert y présentent la parole comme un flux vital, à la fois « air et poison ». Nous n’avons gouté qu’au poison.

Une réception déjà divisée

Avant Paris, la pièce fur créée au Teatro María Guerrero de Madrid, en avril. La critique espagnole est partagée. Sur Kritilo, Ángel Esteban Monje dénonce une conception insipide des arts de la scène, qui exige du public d’une grande salle la patience docile du visiteur de musée devant une performance. Il juge la séquence de l’académicien de la RAE complètement floue, et estime que le reste ressert des sketches déjà pratiqués par la compagnie. Côté français, Emma Poesy qui a assisté pour clin d’oeil à la représentation madrilène parle d’une exploration inaboutie du pouvoir du langage … recyclant ses procédés d’une séquence à l’autre jusqu’à lasser. Un système qui tourne sur lui-même, donc. Pourtant ce n’est pas l’ennui qui nous a fait quitter la salle. Mais l’effroi.

À la lettre U

L’Autre Scène était à Berthier le soir de la première parisienne, le 2 octobre. Vers la quarantième minute, un récitant égrène au micro un abécédaire. À la lettre U, il associe Alain Finkielkraut à « usurier » et à « urinoir ». Dans la salle, quelques rire bruyants et clairs.

On peut détester les positions de Finkielkraut, le critiquer, le caricaturer, se moquer de ses idées, mais que dire de l’accusation d’usure, l’un des plus vieux clichés de l’antisémitisme européen? Quant au choix du mot urinoir, on connait la fixation perverse de l’antisémite à la circoncision et au prépuce.

Freud l’a écrit : le mot d’esprit fait passer en contrebande ce que la censure interdirait de dire en clair. On ne visait pas Finkelkraut pour sa pensée, on l’utilisait comme motif littéraire  pour ce qu’il est. Dans une France où, depuis le 7 octobre 2023, le nombre des actes et propos antisémites explose, faire rire une salle avec un Juif usurier n’est pas une provocation d’artiste. C’est ajouter sa voix à une meute. Une meute qui sévit chaque jour. En 2013 déjà, avant ses obsessions anti-Bolloré ou anti-Rotschild, Jean-Luc Mélenchon disait du ministre de l’Économie Pierre Moscovici qu’il ne pensait pas « en français » mais dans la langue de la « finance internationale ».

L’Odéon est irréprochable

Contacté, l’Odéon nous indique que son directeur, Julien Gosselin, et son équipe, ont partagé notre effroi ( le texte original transmis à la programmatrice du théâtre ne comportait pas cette blague). Le théâtre a exigé de la compagnie dès le samedi la modification du texte.

La troupe se défend en indiquant  qu’elle ne savait pas que Finkielkraut était Juif. Une défense qui rappelle celle de Mélenchon en 2013 et qui ne tient pas. Elle ne tient pas parce que le philosophe a construit une partie de son œuvre sur cette identité. Son livre Le Juif imaginaire est traduit en espagnol depuis 1981. Leur défense ne tient pas aussi parce que la réplique ne figurait pas dans le texte validé, elle a été ajoutée après coup (en s’éxonèrant d’une relecture par la programmatrice) comme on glisse un mot dans la marge, un poison dans un verre.

Le mauvais « air du temps »

Qu’elle soit inconsciente ou secrètement assumée, l’intention est superflue à l’antisémitisme pour faire son œuvre. Or ici l’intention est avérée. Sur la page que l’Odéon consacre au spectacle, les deux artistes livrent « cinq dates ». À côté d’un voyage au Sénégal en 1999 figure une date au futur : 24 décembre 2026, Israël reconnaît l’État de Palestine.

Le vœu est politique, et il est légitime. Mais il repose sur une ignorance qui en dit long. Le 9 septembre 1993, dans le sillage des négociations d’Oslo, Yitzhak Rabin et Yasser Arafat échangeaient des lettres de reconnaissance mutuelle. Effacer cette histoire pour faire d’Israël le seul obstacle, c’est raconter une fable. Une fable où, justement, le Juif est cupide. Une fable où le 24 décembre 2026 serait un Noël version inquisition.

Les indices s’accumulent. Et une fois encore antisionisme sert de métonymie à antisémitisme.

Lexikon voulait montrer que la violence commence par une phrase, la pièce y sera parvenu en une triste démonstration. L’Odéon aura su résister par une réaction rapide à l’intrusion.

Il n’empêche.

En ce début de XXIe siècle, une compagnie espagnole sera parvenue à faire distiller son poison sur la scène de Berthier, et à faire rire quelques heureux receleurs de ce virus. Elle aura posé sur l’Odéon-Théâtre de l’Europe une tache.


Lexikon, conception El Conde de Torrefiel, mise en scène, texte et dramaturgie Tanya Beyeler et Pablo Gisbert. Odéon-Théâtre de l’Europe, Berthier (Paris 17e), du 2 au 16 octobre 2026, dans le cadre du Festival d’Automne. En espagnol surtitré.


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David Rofé-Sarfati est psychanalyste (Association Lacanienne Internationale, Espace Analytique) et fondateur de L’Autre Scène. Dans sa clinique, il reçoit à Paris 17e et développe une réflexion originale sur la psychanalyse du comédien et s’est spécialisé dans les enjeux psychiques de la PMA.

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