Une mère est morte.
Rescapée de la Shoah, elle avait élevé ses enfants, rue Mandar dans Paris. Ce film propose de nous raconter le destin de cet appartement laissé vide après la mort de cette mère, et comment chacun des trois enfants va réagir à cette perte.
Rosemonde
Rosemonde est une psychanalyste, hystérique, mère possessive d’un fils unique qui part aux Etats Unis pour achever ses études, mariée à un homme bon et désabusé par cette femme égocentrée. Rosemonde refuse que l’on vide puis vende l’appartement de la rue Mandar, l’appartement de son enfance, de la famille. Elle luttera longtemps pour préserver en l’état cette métaphore de la mère, pour, au fond, refuser la mort de sa mère. Mais cette posture l’empêche d’être une bonne psychanalyste (elle utilise ses séances à envoyer des textos), une bonne mère (elle enveloppe son fils à l’étouffer), une bonne épouse (son mari est négligé, non associé à son deuil) ni même une femme responsable (elle brule un sens interdit dans une scène burlesque de crise paranoïde).
Mais Rosemonde évolue au cours du film. Elle comprend que son attachement aux choses est délétère. En bonne hystérique, elle saura renoncer à ces peurs de perdre et démarrer son deuil de la mère grâce à un ancrage renouvelé à son mari, à son seigneur. La dernière scène où elle est invitée à le suivre dans son jogging montre qu’elle concède de tout perdre sauf son mari et de le suivre dans ses foulées, de reprendre le contrôle de sa vie.
Charles
Informaticien indépendant, psychorigide et arborant une conduite d’homme responsable, il organise l’enterrement puis la mise en vente de l’appartement de sa mère puis enfin la succession. On comprend que derrière cette gesticulation responsable se cachent une fragilité et une impossibilité d’affronter le deuil de sa mère. Mais lui aussi saura cheminer sur ce deuil. C’est en décidant de façon compulsive de faire des travaux dans son appartement qu’il revient à sa vie, à son couple, à sa famille. Aux peintres qui occupent son appartement et qui dérangent sa femme qui grommelle de ne pas avoir été consultée, il ne cesse de promettre, dans son aller-retour entre eux et sa femme : – i come back. Dans ce lapsus, omettant le futur, il parle surtout à sa femme : je reviens !
Emma
Traductrice indépendante, elle vit en Israël, parce que dit-elle, là-bas elle se sent chez elle. Baroudeuse, libre, refusant les engagements, elle vit une vie de gentille bohème sans homme, ou plutôt avec beaucoup d’hommes. La vie est pour elle un jeu et elle s’amuse à organiser un vide-grenier afin de vider l’appartement de sa mère. Mais le trouble est là et le deuil difficile. Elle dépassera cette perte impossible en tombant amoureuse du fils des anciens propriétaires qui viendra à racheter l’appartement. Cet appartement rue mandar, métaphore maternelle, deviendra autre chose, prendra un nouveau départ, se décollera de l’image de la mère. Elma proposera même à cet homme de récupérer des boucles d’oreilles que la mère de cet homme avait offertes à sa mère à elle, comme une annulation de ce don, de ce cadeau qui avait à l‘époque provoqué et scellé la vente. Cet homme les refuse, – elles seront mieux chez toi , dit-il, posant qu’on n’annule rien, on continue.
Ce film explore la question de qu’est-ce qu’une mère. C’est un lieu, une adresse. C’est aussi une nourricière; on comprendra la scène où Charles s’écroule en pleurs devant le frigo de sa mère qu’il voulait récupérer, mais qu’il n’arrive pas à faire rentrer dans son appartement. Une mère est une femme supposée vierge et vertueuse. C’est un lien et la fratrie devra réinventer une nouvelle complicité lors d’une scène de soûlerie où l’on se racontera que Charles n’a pas toujours été fidèle à sa femme et que même maman a eu une aventure avec le commis charcutier , une mère qui devient une femme.
Et comment survivre à la perte d’une mère ? Le film d’Idit Cebula propose au moins trois voies :
Nous sommes uniques
Chacun des trois enfants trouvera sa façon spécifique et personnelle.
On ne perd rien, on remplace
Charles rénove son appartement; Rosemonde se permet de s’aimer dans l’amour de son mari; Emma rencontre un nouvel amour qui l’autorise à une vie plus stable plus sereine.
Il nous reste l’humour
Le film est très drôle. Cette famille est bruyante, colérique et truculente ; chacun se clive dans un deuxième degré indispensable à une vie heureuse. Michel Jonasz, l’oncle, dispense un cours de religion tout en prévenant qu’il n’a jamais cru en Dieu. Lionel Abelanski, immense acteur, le mari de Rosemonde est magnifique dans un rôle d’autodérision. Et on ne doit pas rater la scène succulente d’humour noir et corrosif où les peintres embauchés par Charles sont polonais, et voilà l’appartement de ces juifs rescapés de la Shoah envahi par une armée de peintres polonais arborant un même t-shirt aux couleur de la Pologne.
Ma critique s’arrêterait bien là, et mon propos de donner envie de voir ce film serait, j’espère, atteint, mais il y a un reste. Qu’observons-nous ? : Charles devient un homme, un père un époux, Emma rencontre un homme conséquent et Rosemonde fait allégeance à son mari. Je crois que ce film est traversé par la recherche du masculin. A la fin, sur une photo, le visage du père. Ce film pleure (aussi) le père, dans ce qu’il est et dans sa fonction de suppléance à la mère.



Laisser un commentaire