L’Étranger de Camus, par Sarah Mostrel, écrivaine.

letrangergal6Étranger à soi, étranger au monde ? L’Étranger d’Albert Camus pose d’innombrables questions sur le rapport à la vie. La vie a-t-elle un sens ? Peut-on agir sans émotion ? Les individus sont-ils interchangeables ? Meursault montre une malléabilité à son entourage telle qu’on a du mal à le subjectiver. La mort de sa mère le rend-elle triste ? Sa rencontre avec Marie est-elle un bonheur ? Le mariage le serait-il ? Sa relation avec Raymond est-elle de l’amitié ? Les événements s’enchaînent et l’on ne sait si l’étranger est cet homme non conformiste, parfois rebelle, antisystème, docile ou indifférent, les individus qu’il rencontre sur sa route, ou encore les événements — qu’il vit, certes, mais dans lesquels il ne s’implique pas vraiment. Meursault épouse-t-il ce qui se présente à lui comme un devoir, a-t-il des désirs, des sentiments, des interrogations sur lui, sur les autres ? Le personnage reste illisible, et c’est peut-être pour cela que tous s’insurgent autour de lui : pouvoir en place, justice, morale, religion, bons élèves d’une société infiniment codifiée, adepte du mariage, etc. Meursault est-il limité ou rêveur ? Est-il irresponsable ou incapable de se modeler aux normes établies ? Est-il réaliste, ne croyant en rien, et ainsi, dénonciateur de l’hypocrisie ambiante, ou est-ce une sorte de robot tant les choses glissent sur son être comme s’il n’était pas animé par un cœur ? A-t-il un pouvoir de jugement ? Agit-il pour nous révéler l’absurde de nos pensées, de nos lois, de nos conventions, la banalité et le peu d’importance d’une vie à laquelle il n’accorde pas de sens réel ? Autant de questions qui nous interpellent.

Paradoxalement, le soleil, symbole de lumière, de lucidité et de discernement, attire irrésistiblement Meursault, faisant apparaître une autre de ses facettes. A-t-on affaire à un homme sensible, à un poète ? Ce n’est pourtant pas l’art qui se révèle à lui en ce moment particulier, mais une beauté aveuglante qui au lieu de l’éclairer, l’aveugle et lui fait commettre l’irréparable. L’homme ne se cherche pas d’excuse, il agit froidement : – j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Est-il pris par une sorte de folie ? Il réalise alors que son sort va basculer. – Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur. Une attitude qui démontre un réalisme certain, mais sans doute aussi suicidaire : Meursault est retourné justement au lieu où se trouve la menace (le groupe d’Arabes). Pour la braver peut-être ou pour en finir, incapable de se confronter au soleil, cette vérité qui le brûle et lui reste inaccessible…

Le condamné, incapable de justifier son geste et ne se cherchant pas de circonstances atténuantes, accepte son dévolu avec détachement et renoncement. Pas d’issue de secours, ni avec l’avocat, ni avec le juge, ni avec l’aumônier, avec qui le contact est difficile. Pourtant, l’homme n’est pas à proprement dit un solitaire. S’il est différent du commun des mortels, il n’est pas asocial et ne peut vivre sans les autres. Il a besoin d’eux, les accepte comme ils sont, sans profusion, mais avec une certaine loyauté, sans état d’âme, mais avec un étrange sens du devoir. Qu’il soit fier, buté ou inconscient, Meursault interagit avec le monde dans une nécessaire corrélation, même négative.  Pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. Le monde le juge ? Il n’a alors de choix que de rentrer dans son jeu, pour comprendre peut-être son ancrage personnel : De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore.  Et si rien ne semble avoir d’importance, Meursault aime cependant le soleil et reste attentif à la nature (qui le regarde, et à laquelle il ne veut pas échapper) : -Devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde, un monde auquel l’énigmatique individu se soumettra, fidèle à son étrangeté…

(©Sarah Mostrel)

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Un commentaire

  1. Sarah, ton commentaire est lumineux, decapant, bouleversant d’ intelligence. Tu as tout compris du personnage de Camus. Et de l’ absurde. Pour lire un livre, il faut du cœur. Et le tien est clairVoyant et généreux.

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