La maison de  Bernarda Alba de Federico García Lorca, Mise en scène de Lilo Baur à La Comédie Française.

À la mort de son second mari, Bernarda Alba impose à sa famille un deuil de huit ans et l’isolement à ses filles, comme l’exige la tradition andalouse en ces années 1930. Soucieuse des apparences la maîtresse de maison définit pour ses cinq filles, âgées de 20 à 39 ans, les règles d’une nouvelle société où la femme est bafouée. » Naître femme est la pire des punitions », déclare Amelia, l’une des filles. Seule pourvue d’une importante dot, Angustias, fille aînée du premier mariage de Bernarda Alba, est fiancée à Pepe le Romano. Mais Adela, sa cadette, s’est rapprochée depuis longtemps de ce jeune homme, obscur objet du désir, Sous la forme d’un huis clos, la pièce raconte la violence d’une société verrouillée de l’intérieur que la passion fait voler en éclats.

 

La pièce est magnifique et la performance de la troupe garantit un grand moment de théâtre. Il y a quantité de bonnes raisons de voir cette pièce, comme la mise en scène à mi-chemin entre l’Espagne et le Français, le talent immense des comédiennes, le décor féerique, ou plusieurs scènes déjà d’anthologie.

La force de la pièce dans son montage est de nous donner à sentir la tension, la pression qui s’exerce de façon continue sur ces femmes laissées sans hommes et pourtant aliénées à leur loi. Le décor en moucharabieh et une scène de lapidation signent ce qui dans la description des années 30 en Espagne parle de l’actuel d’autres femmes. Nous vivons de l’intérieur cette raideur imposée aux femmes, au nom de la réputation, au nom des pères et des grands pères, de la religion, au nom du père mort. Il nous est donné à voir pourquoi, si brutale et cruelle, et même après sa mort, la loi du père s’applique entre acceptation et résignation, entre instrumentalisation et déchéance, comme un élément de pouvoir pour la mère, comme un bouclier moral pour ses filles, comme une digue aux passions, une digue qui cédera à la fin de la pièce.

La puissance de la pièce, son insight, est de répondre à la question du pourquoi de la soumission. Aujourd’hui il nous est étrange de croiser ces jeunes filles, citoyennes d’un pays libre, se  voiler, soumises par leur propre volonté. Chaque personnage, à sa façon,  nous montre où se joue la soumission, sans toutefois qu’on y comprenne le mouvement. Le personnage de Magdalena déplie la réponse la plus contributive. Au sein d’une tribu imprégnée de la loi anti femmes, Magdalena décide de son destin dés la mort du père : elle ne se mariera jamais, clame-t-elle; elle n’échappera jamais à sa mauvaise fortune de soumise. Soumise au collectif, sa décision revendiquée devant tous, l’attache à une intentionnalité individuelle. Par ce truchement sa vie s’ouvre sur une autre chose dans la petitesse mais dans une certaine bonne humeur, dans une authentique joie de vivre. Le tour de force de Coraly Zahonero est d’interpréter cela, cette difficulté à comprendre en ambiguïté et en grâce, le double ligotage de soumise et de souveraine, d’un coté le renoncement, de l’autre le gout pour la vie, pour sa propre vie.  Dans une scène importante et au milieu du drame qui s’avance, elle se lève grognon et s’éloigne en lançant : on peut jamais dormir dans cette maison! Pas facile de dormir effectivement dans cette maison, et Magdalena le crie : elle veut dormir. Tout en finesse, Coraly Zahonero dépeint par son jeu une Magdalena, perso, égoïste, non-dupe, au ton et à la pensée libre et pourtant captive. Magdalena parvient à vivre sa vie en tant que Magdalena, tandis qu’autour d’elle chaque sœur rêve de vivre la vie d’une autre de la fratrie, tandis que la grand-mère sénile cherche un homme qui l’épousera et qui l’a rendra heureuse. La jalousie circule; la mère veille à ce qu’elle ne déborde pas. Magdalena ne jalouse personne, elle ne négocie pas avec la réalité, elle la regarde droit dans les yeux et s’en accommode.  Seul l’immense talent de Coraly Zahonero répond de cette proposition : la confrontation directe et lucide avec la vérité. Lorsque Magdalena s’active sur sa machine à coudre entre servitude et joyeuse légèreté on se souvient de cette phrase assénée par Poncia la gouvernante au début de la pièce : nous autres n’avons rien, que nos mains et un trou dans la terre de la vérité.  Tout est dit de la vérité par Poncia  (interprétée par l’étonnante Phèdre du Français, Elsa Lepoivre grimée et méconnaissable) entièrement dévouée à la loi machiste sans non plus en être dupe, et qui campe une veille femme avec ce gros bon sens de gens du peuple.

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