Jacques Vincey s’empare du Marchand de Venise avec la complicité de Vanasay Khamphommala à la traduction, et signe une lecture actualisée, joyeuse et décalée d’une pièce qui n’a pas fini de nous déranger.
Rappelons l’intrigue. Antonio, le marchand du titre, emprunte à l’usurier Shylock pour rendre service à son protégé Bassanio, et signe un contrat autorisant son créancier à prélever une livre de sa chair en cas de défaut de paiement. Incapable de faire face à son échéance, il verra Shylock exiger que le contrat soit appliqué à la lettre — vengeance d’un homme trop longtemps humilié. Il n’aura pas gain de cause, et dans un ultime mouvement discriminatoire, se retrouvera banni de Venise. Shylock le Juif : bouc émissaire, miroir des préjugés antisémites, et en même temps porte-parole éloquent d’une communauté qui revendique l’égalité. La tension ne se résout pas — Shakespeare n’y tenait pas.
Chez Vincey, tout commence dans une supérette. Le choix est juste : lieu de la consommation, du négoce, de la profusion et de la rareté, la supérette figure avec une économie de moyens saisissante la dimension économique de la société. Un bouffon s’avance alors face au public et engage la conversation — blagues racistes, saillies dérangeantes, humour au bord du précipice — pour poser d’emblée les deux axes de lecture de la pièce : la misère et l’antisémitisme. Et Antonio, le marchand de Venise, débarque en costume de Superman.
À l’heure de la mondialisation, des flux migratoires et de la montée des extrémismes, Vincey puise dans la force du texte pour restituer une vision inédite et pourtant fidèle au geste shakespearien : ré-interroger un antisémitisme aujourd’hui muté et réimporté, et la violence d’une économie qui, transformée, continue de gouverner le monde. Il s’agit, au fond, de reconsidérer la valeur que nous souhaitons donner à l’existence humaine — et la scène, dans toute sa loufoquerie, s’y emploie avec une efficacité redoutable.
La mise en scène est joyeuse, chaque tableau esthétiquement tenu — la scène des trois coffrets, en particulier, atteint une forme de grâce. Le biais est sombre, le traitement penche vers la farce, et c’est précisément ce léger contrepied permanent qui fait ouverture. Pierre-François Doireau illumine la traversée en bouffon-Lancelot d’une présence irrésistible ; Thomas Gonzales compose un Bassanio hilarant ; Jean-René Lemoine incarne avec une force intérieure remarquable ce Superman-Antonio face à Jacques Vincey lui-même, magnifique Shylock, aussi humain que détestable. Océane Mozas offre une Portia effarante, entre diva éphémère et solide intriguante. Les jeunes comédiens du CDN de Tours — Quentin Bardou, Jeanne Bonenfant, Alyssia Derly, Théophile Dubus et Anthony Jeanne — confirment la qualité d’ensemble d’une troupe qui ne faiblit pas.
Ce Marchand de Venise doit être vu comme une blague juive : un geste théâtral bâti sur l’ironie et l’autodérision, qui affronte joyeusement la question du vivre-ensemble. Une pièce qui réinvente Shakespeare tout en honorant son texte et son esprit. On ne s’ennuie pas une seconde. Un grand bonheur de spectateur.
texte français et adaptation Vanasay Khamphommala d’après William Shakespeare
mise en scène Jacques Vincey assisté de Théophile Dubus
scénographie Mathieu Lorry-Dupuy
avec Quentin Bardou * Lorenzo, Jeanne Bonenfant * Nérissa, Alyssia Derly * Jessica, Pierre-François Doireau Lancelot, Théophile Dubus * Solanio, Thomas Gonzalez Bassanio, Anthony Jeanne * Graziano, Jean-René Lemoine Antonio, Océane Mozas Portia, Jacques Vincey Shylock (* comédiens du Jeune Théâtre en Région Centre-Val de Loire)
lumières Jérémie Papin
costumes Virginie Gervaise
perruques et maquillage Cécile Kretschmar
son et musique Alexandre Meyer et Frédéric Minière



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