Qui était le premier amour de Samuel Beckett?

Qui était le premier amour de Samuel Beckett?

Psychopathologie de l’arrogance

C’était sa cousine. Elle s’appelait Peggy Sinclair. Elle vivait à Kassel, en Allemagne, depuis 1922, avec ses parents, la tante paternelle et l’oncle, marchand d’art moderne, de Beckett. Celui-ci l’initiera à ce métier lors de son séjour à Kassel en 1931. On notera au passage qu’il existe toujours à Kassel une célèbre manifestation intitulée « documenta », augurée en 1955 pour permettre au public allemand de se réconcilier avec l’art moderne.

Peggy décèdera en 1932, des suites de la tuberculose, suivie de son père, William Sinclair puis un mois plus tard, du père de Samuel, William Beckett. Triste série.

Samuel Beckett retournera en Allemagne en 1936-37, pour un séjour hivernal voué à l’art, fasciné qu’il était, en particulier, par le tableau « Autoportrait en David » du peintre italien Giorgione. Car ce tableau était présent dans les collections du Herzog Anton Ulrich muséum de Brunswick, en Basse-Saxe. C’est lors de ses premiers écrits sur Proust, en 1930, qu’il s’attachera à cette petite toile troublante, avec une influence notable sur son oeuvre future.

De retour à Paris en 1937, il vivra une brève (12 jours) mais intense passion amoureuse avec la célèbre collectionneuse Peggy Guggenheim. S’ensuivra une longue relation tumultueuse et frustrante pour lui, qui le fera renoncer à exercer ses talents dans le champ de l’art moderne. Il reviendra ainsi à ses premières amours, la littérature. Le choix d’écrire « Premier amour » en français préfigure son écriture à venir, à la croisée des différents idiomes qu’il pratiquait, à la recherche du meilleur mélange de langue possible. Nous voici donc après Babel, dans une édifiante tentative de reconstruction du corps morcelé. Ceci n’est pas absurde.

C’est le metteur en scène Roger Blin qui insista sur le fait que  ce sont les critiques de théâtre (qui) ont établi une connivence entre des auteurs qui étaient totalement seuls, inventant une convergence qui n’existait pas avec les thèmes existentialistes de l’époque. C’est à dire la soi-disant reprise à leur compte par Adamov, Beckett et Ionesco des thèmes existentialistes, dont celui de l’« absurde », que véhiculent la littérature et le théâtre de Sartre et de Camus et, surtout, de ce malaise, de cette angoisse d’un déracinement et d’une insécurité généralisés qui caractérisent l’Europe d’après Auschwitz. Il nous incombe de redonner à Beckett son individualité, et la mise en scène proposée par Mo Varenne ouvre la porte vers une nouvelle lecture de son oeuvre, plus formelle qu’existentielle. Qui est-il, celui qui faisait état à son ami écrivain Emil Cioran, au début des années 70, de la joie que lui procure sa recherche scripturaire?

Pour conclure, il faut noter qu’en 1933, le jeune Beckett va croiser nécessairement le chemin de la psychanalyse, car frappé de deuils successifs dont seul celui du père émergera dans le texte de « Premier amour ». Wilfred Bion, encore inexpérimenté à l’époque, le reçut pendant deux ans et fit état de manière détournée, bien des années plus tard, dans son article intitulé L’arrogance, d’un trait correspondant à l’état psychique de Samuel Beckett. Lorsqu’il lui pointa qu’il devait cesser ses relations avec sa mère, pétrifiée dans sa violence définitivement scellée par son deuil, la cure cessa brutalement. C’est Bion qui prit à son compte cette ébauche de travail, par de longues années d’analyse, notamment avec Mélanie Klein (qui avait perdu son fils précisément en 1934). La trace arrogante mais persistante de Beckett dans la postérité analytique émerge de manière surprenante. Il a pris soin de la consigner, à l’âge de 40 ans, dans ce texte charnière, en empruntant le titre de Premier amour à une nouvelle d’Yvan Tourgueniev. Cette nouvelle, datée de 1860, traite de la rivalité entre un fils et son père bien aimé au travers du rabaissement de la vie amoureuse. C’est aussi l’histoire de la procréation du roi David, via la figure déprimée de Judah, au travers de sa belle-fille Thamar, déguisée en prostituée.

Mais ça, c’est une autre histoire…

 

(Claude Eisenberg)

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