14 Avril 2020 Rosmerholm de Henrik Ibsen mise en scène Stéphane Braunschweig

Cette semaine, quatrième semaine du confinement le Théâtre de l’Odéon, Théâtre de l’Europe (Direction Stéphane Braunschweig) propose sur son site quatre pièces de Henrik Ibsen dans les mises en scènes mémorables de Braunschweig. Parmi elles, Rosmersholm, pièce de théâtre en quatre actes d’Henrik Ibsen, publiée en 1886 et créée le 17 janvier 1887 à la Nationale Scène de Bergen. En France elle fut créée par Lugné-Poe (Acteur et metteur en scène, il fut le fondateur du théâtre de l’Œuvre) le 6 octobre 1893.

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Pour les psychanalystes la pièce connait une renommée particulière depuis que Freud la cite dans une recension analytique dans un texte essentiel : Ceux qui échouent devant le succès.  Le texte apparait dans le recueil Quelques types de caractère dégagés par la psychanalyse (Édité en allemand en 1915, traduit de l’Allemand par Marie Bonaparte et Mme E. Marty, 1933).

Avant d’évoquer la pièce et de vérifier en quoi elle nous édifie encore aujourd’hui, intéressons-nous à la vie de Ibsen.

Henrik Ibsen fut prolixe. Il a écrit vingt-cinq pièces de théâtre, des poèmes, des articles sur le théâtre. Fils de Marichen Ibsen (née Altenburg) et de Knud Ibsen, Henrik Johan Ibsen naît dans un foyer que la faillite des affaires paternelles, à la suite de spéculations malheureuses en 1836, désunit rapidement. Trois semaines après sa naissance son frère âgé de deux ans meurt. Ibsen retirera de de son état civil le prénom Johan à 21 ans, en 1850. Les Ibsen sont des marchands aisés dans la riche ville portuaire de Skien à Bratsberg (Telemark). Ses parents sont Knud Ibsen (1797–1877) et Marichen Altenburg (1799–1869). Henrik Ibsen a écrit que ses parents étaient, l’un comme l’autre issu de familles parmi les plus respectées de Skien. Bien que non liés par le sang, ils avaient été élevés comme quelque chose qui ressemblait à des frères et sœurs. Le père biologique de Knud Ibsen, le capitaine du navire Henrich Ibsen, décédé en mer, Knud à peine né en 1797 et la mère épouse le capitaine Ole Paus l’année suivante ; Ole Paus était le frère de la mère de Marichen, Hedevig Paus, et leurs familles étaient très proches. Le fils biologique le plus âgé d’Ole et le demi-frère de Knud, Henrik Johan Paus, ont été élevés au domicile de Hedevig avec son cousin Marichen, et les enfants biologiques ou non des frères et sœurs de Paus, dont Knud et Marichen, ont passé une grande partie de leur enfance ensemble.

Peut-on y voir une fascination ou une habituation (un heimlich) de l’auteur pour les mariages étranges, presque incestueux et pour la mort.  Il traitera le sujet des relations incestueuses dans plusieurs pièces de théâtre, notamment dans celle qui nous occupe : Rosmersholm. L’ensemble de la famille déménage à Gjerpen, où Henrik Ibsen fait sa confirmation en 1843. Son père sombre dans l’alcoolisme après que les biens familiaux ont dû être vendus, tandis que sa mère se tourne vers le mysticisme protestant. À cette époque et jusqu’en 1945, l’Église luthérienne est la seule autorisée en Norvège. Cette autorité unique et marquée par l’intransigeance morale marque durablement le jeune Ibsen ; plusieurs pièces s’en font l’écho, dont Une maison de poupée ou Rosmerholm.

Il quitte le domicile familial la même année pour s’installer à Grimstad. Il ne reverra pratiquement plus sa famille. Entre 1844 et 1850, il travaille comme apprenti en pharmacie tout en poursuivant des études de médecine, orientation qu’il abandonnera, tout en participant à la rédaction du journal de l’Association des étudiants et de l’hebdomadaire littéraire et satirique Andhrimner. En 1851 il s’installe à Bergen où le Théâtre national norvégien nouvellement crée lui offre la place de directeur artistique. Il y met en scène plus de quarante-cinq pièces jusqu’en 1857 ou le théâtre de Christiana le débauche en lui proposant de doubler ses émoluments. Très vite sa situation se dégrade : Ibsen « se soucie peu du théâtre qu’il est censé diriger : il se laisse aller et se met à boire ; on le retrouve parfois, errant dans la ville. Financièrement, sa situation se dégrade ; celle du théâtre également : les recettes fondent, les dettes s’accumulent4. » Incapable de gérer une institution, Ibsen voit peu à peu des oppositions se lever. Il est démis de ses fonctions de directeur, mais gardé au Christiana Theater en tant que conseiller ; il vit essentiellement de commandes de textes en vers. Mais en En 1862, le Christiana Theater doit fermer ses portes. En 1864, lorsqu’il écrit les revenants, troisième pièce jouée, Le succès de cette pièce lui permet d’obtenir une bourse, il quitte la Norvège pour l’Italie ; il ne reviendra dans son pays que 27 ans plus tard. En Italie il écrit Brand, puis Peer Gynt. Reconnu comme écrivain et dramaturge Une maison de poupée en 1879 donne à sa renommée une dimension internationale. Ibsen a 51 ans. Freud qui s’inscrit en médecine à l’université de Vienne à la rentrée d’hiver 1873 et obtiendra son diplôme en 1881 a alors 23 ans. EN 20 ans Ibsen écrit Un ennemi du peuple, Le canard sauvage, Rosmerholm, La dame de la mer, Hedda gabler, Solness le contsructeur, le petit Eyolf, John Garbriel Borkamn et quand nous nous réveillerons d’entre les morts.

Chaque pièce déplie et relance la question « Qu’est-ce qu’un père ?   (porté) par un sujet divisé perpétuellement tiraillé entre Éros et Thanatos, l’œuvre d’Ibsen n’ pas peur d’accueillir en son sein l’Etranger, l’Hote inconnu qui nous habite car le braver n’est ca pas aussi lui faire une place, même si on ne peut le nommer ?[1].

Parlons désormais de la pièce. Freud en compose le résumé ainsi :

Rebecca Gamvik, fille d’une sage-femme, a été élevée par son père adoptif, le docteur West, en libre penseuse et en contemptrice des entraves qu’une moralité fondée sur la foi religieuse voudrait imposer aux aspirations vitales. Après la mort du docteur, elle réussit à se faire admettre à Rosmersholm, l’antique résidence d’une vieille race dont les membres ignorent le rire et ont sacrifié toute joie au rigide accomplissement du devoir. A Rosmersholm demeurent le pasteur Jean Rosmer et sa femme, Félicie (Beate), maladive et sans enfants. Saisie d’un désir sauvage de se faire aimer de cet homme noble, Rebecca décide d’évincer la femme qui lui barre la route et se sert à cet effet de sa volonté libre et hardie, laquelle ne se laisse arrêter par aucun scrupule. Elle s’arrange pour que tombe sous la main de Félicie un livre médical dans lequel la procréation est représentée comme le seul but du mariage, de telle sorte que la pauvre femme en vient à douter de ce que son propre mariage soit justifié ; elle lui laisse soupçonner que Rosmer, dont elle partage les lectures et les pensées, est en train de se détacher de l’ancienne croyance et est prêt à se rallier au parti avancé ; puis, après avoir ainsi ébranlé la confiance de la femme dans les principes moraux de son mari, elle lui donne enfin à entendre qu’elle-même, Rebecca, va bientôt être obligée de quitter la maison afin de dissimuler les suites d’un commerce illicite avec Rosmer.

Le plan criminel réussit. La pauvre femme, qui passait déjà pour mélancolique et irresponsable, se jette à l’eau de la passerelle du moulin, dans le sentiment de sa propre infériorité et afin de ne pas barrer à l’homme aimé le chemin du bonheur.

Depuis des années, Rebecca et Rosmer vivent seuls à Rosmersholm, dans une intimité que celui-ci veut considérer comme une amitié purement intellectuelle et idéale. Mais quand, du dehors, la médisance vient à jeter ses premières ombres sur ces relations et qu’en même temps de pénibles doutes commencent à s’éveiller chez Rosmer sur les mobiles ayant poussé́ sa femme à se donner la mort, il demande à Rebecca de devenir sa seconde femme pour pouvoir opposer à ce triste passé une réalité nouvelle et vivante Elle répond à cette proposition par une explosion de joie, mais l’instant d’après, elle déclare que ce serait impossible et que, d’après, s’il insistait, elle prendrait le même chemin que Félicie. Rosmer, déconcerté, ne comprend pas ce refus, lequel nous semble encore plus incompréhensible, à nous qui en savons davantage sur les agissements et desseins de Rebecca. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de ne pas douter que son « non » soit sérieux….

Freud pose l’intrigue et le suspens. Passons rapidement sur la théorie développée dans le texte Ceux qui échouent devant le succès. En résumé et à gros traits, les hommes deviennent névroses par suite de privation, privation relative à la satisfaction de désirs libidinaux. Pour que la névrose vienne à éclore, il est nécessaire qu’il se produise un conflit entre les désirs libidinaux d’un individu et son Moi, qui est l’expression de ses instincts de conservation et comprend l’idéal qu’il s’est assigné à lui- même. Ainsi la privation, le manque de réelle satisfaction est la condition première de l’éclosion de la névrose bien que n’étant certes pas la seule. Aussi, il est  surprenant de constater que certaines personnes tombent parfois malades justement alors qu’un désir profondément enraciné en elles et qu’elles nourrissaient depuis longtemps vient à se réaliser. C’est le cas de Lady Macbeth, c’est le cas de Rebekka. Freud découvre et explique que le sujet qui obtient l’accomplissement d’un tel désir vit la même expérience psychique que celle du désir assouvi et contingent de l’inceste le plus refoulé. Face à cette réactualisation et réalisation impossible, le Moi s’effondre.

Rebakka refuse la demande en mariage de Rosmer ainsi : Oh, mon ami ne m’en reparle plus ! C’est impossible ! C’est que… il faut que tu le saches, Rosmer, j’ai un passé derrière moi. Elle donne à entendre qu’elle a déjà̀ eu des relations sexuelles avec un autre homme, son père adoptif mais aussi elle nous fait entendre, elle femme libre qui subitement et étrangement en appelle à l’ordre moral patriarcal,  qu’elle sait inconsciemment que ce commerce amoureux est signé de l’interdit.  Ce père adoptif était aussi son père biologique, ainsi que le frère de l’épouse morte en informe avec gourmandise Rebakka.

Si l’union de Rebekka avec Rosmer est impossible c’est parce qu’elle signifie pour elle la réalisation d’une jouissance incestueuse. Ou l’épouse assassinée avait été mise à la place du père interdicteur. Et si Rebekka voulait voir traversée par Rosmer la passerelle transformée en symbole métonymique du suicide , c’était pour voir cet homme objet de son désir passer par dessus le suicide de sa première femme. La chute de l’intrigue rendra à la passerelle sa seule vocation, hors du symbole.

[1] Francoise Decant, L’écriture chez Henrik Ibsen chez Eres 2005. Je tiens à remercier Francoise Decant pour tous les emprunts que mon texte fait au sien. La psychanalyste pousse l’idée que l’écriture chez Ibsen, à l’instar de Joyce, fut le symptome passé synthome qui lui permit de fabriquer un nouveau (et quatriéme) nœud … qui attrape l’imaginaire décroché au nœud borroméen RSI, épingle le Réél du cote de l’impossible et a pour Ibsen la fonction de le maintenir en vie et de lui éviter le suicide.

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