Ibsen, terrain de jeu de Thomas Ostermeier.

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Au Festival d’Avignon, Thomas Ostermeier signe une adaptation tranchante du Canard sauvage d’Henrik Ibsen, dans une version modernisée à la fois tendue et implacable où il axe l’intrigue sur la culpabilité de Gregers Werle, l’idéaliste.

La mise en scène, fidèle au style du metteur en scène berlinois, alterne sobriété du jeu et brutalité scénique. Un plateau tournant dévoile un intérieur familial en décomposition lente, pendant que les sons saturés et les lumières crues installent un climat de tension permanente.

© Christophe Raynaud de Lage

Un Ibsen raccourci

Thomas Ostermeier propose pour une nouvelle contemporanéité une adaptation radicale qu’il remanie en profondeur avec la dramaturge Maja Zade. Cependant, nous entendons toujours la pensée d’Ibsen: la vérité n’a rien d’émancipateur : elle agit comme un acide qui ronge, détruit, jusqu’à l’effondrement.

Si vous retirez le mensonge de la vie de personnes ordinaires, vous leur retirez en même temps le bonheur 

Plus des trois quarts du texte sont réécrits, plusieurs personnages secondaires disparaissent, et l’intrigue est resserrée pour mieux l’ancrer dans notre époque. Gregers Werle conserve son rôle de zélateur de la vérité, mais Hjalmar devient un homme faible, un peu paresseux, davantage victime de lui-même que d’un déclassement social. Gina, son épouse, apparaît plus libre et active, et leur fille Hedvig est transformée en adolescente engagée, en rupture avec l’école, passionnée par le féminisme et la précarité. Si ces ajustements enrichissent, ils affaiblissent les dynamiques internes de la famille Ekdal, dont les liens apparaissent moins intenses et leur illusion de bonheur, moins poignante.

La tragédie qui découle des révélations de Gregers perd en ambiguïté. Là où Ibsen tisse lentement une toile dramatique serrée, Ostermeier force le trait et verse dans une forme de caricature dérangeante. Les grands symboles de la pièce — comme la forêt ou le canard sauvage lui-même — sont réduits ou simplifiés, au point d’en perdre leur force métaphorique.

© Christophe Raynaud de Lage

L’art du théâtre et sa force

La Schaubühne, troupe mythique de Berlin, incarne avec une intensité saisissante cette tragédie intime. Stefan Stern campe un Hjalmar à la fois grandiloquent et pathétique, Marie Burchard une Gina sobre et digne, et Magdalena Lermer donne à Hedvig — ici adolescente — une puissance fragile bouleversante. Tandis que Marcel Kohler, glaçant, incarne avec force Gregers, le missionnaire du vrai, figure implacable d’un idéalisme ravageur.

La force du jeu et du texte constitue sans doute le véritable plaisir du spectateur. Le spectacle est intégral, chargé d’émotions et d’exigence. Un malheureux intermède participatif, en plein cœur de la représentation, qui freine la montée tragique du récit, apporte néanmoins une certaine accalmie.

En conclusion, porté par des interprètes magistraux, le spectacle reste d’une grande rigueur et sait interroger avec force nos illusions et nos lâchetés. Ostermeier, dans les pas d’Ibsen ne propose pas de consolation, mais une épreuve. L’épreuve de l’explosion de la vérité, doublée de la douleur de son messager.

C’est ici que réside la puissance de son théâtre.


Le Canard sauvage, d’après Henrik Ibsen. Adaptation : Thomas Ostermeier & Maja Zade. Mise en scène : Thomas Ostermeier. Avec Thomas Bading, Marie Burchard,Stephanie Eidt, Marcel Kohler, Magdalena Lermer, Falk Rockstroh, David Ruland, Stefan Stern. Traduction Hinrich Schmidt-Henkel. Scénographie Magda Willi . Costumes Vanessa Sampaio Borgmann. Musique Sylvain Jacques  
Dramaturgie Maja Zade. Lumière Erich Schneider. Traduction surtitrage français Uli Menke. Traduction surtitrage anglais Corrine Hundleby. Production Schaubühne Berlin. Coproduction Festival d’Avignon, Teatro di Roma – Teatro Nazionale Vu le 10 juillet à l’Opéra Grand Avignon — Festival d’Avignon 2025


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