Le théâtre de la Hûchette propose jusqu’au 4 décembre la version de Joël Pommerat du Petit chaperon rouge, plus proche de celle du conte de fées des frères Grimm avec sa fin libératrice, que de celle plus angoissante et moralisatrice de Charles Perrault. Les comédiennes Nina Cruveiller et Nina Ballester sont aussi à la mise en scène, accompagnées à la collaboration artistique par Barthélémy Fortier.
La pièce est à deux personnages. Celui de la petite fille qui veut se faire reconnaitre comme enfin grande et devra, pour cela, traverser un certain nombre d’épreuves initiatiques. L’autre comédienne va interpréter successivement la mère, le loup, la grand-mère dont nous n’entendrons que la voix, grave et inquiétante.
« Parfois la petite fille cherchait par tous les moyens à se faire remarquer mais la maman de la petite fille était tellement occupée qu’elle ne voyait même plus sa petite fille. » La petite fille, s’ennuie, sa mère travaille beaucoup et n’a pas le temps de jouer avec elle. Elle ne la regarde pas toujours. Pour sortir de ce lien exclusif, de cette attente souvent déçue, de cette capture narcissique, aliénante et ravageante, elle devra se détacher et se constituer un moi autonome, séparé de celui de sa mère.
Elle devra d’abord apprendre à faire un gâteau, toute seule, dans la pièce un « flan » et oser traverser le bois pour aller nourrir sa grand-mère. Pour abandonner la mère préœdipienne comme objet d’amour, elle devra traverser la peur de l’inconnu, changer d’objet, pour entrer dans le champ du désir.
L’ombre de la mère l’accompagne un temps, avec la menace que « l’ombre de l’objet tombe sur le moi »
Elle rencontre le loup, affamé, qui lui donne le choix entre le petit chemin et la grand route, bordée de petites fleurs. « comment trouve-t-elle son chemin jusqu’à son père ? »
« Là où ça était, je dois advenir »
Le loup pourrait représenter le chaos, le chaudron pulsionnel, le « ça », obscur, primitif, sous la complète domination du principe de plaisir, l’hostilité de la petite fille accumulée vis-à-vis du premier objet : la mère de la sexualité infantile, fantasmée comme toute-puissante, toujours frustrante.
Joël Pommerat n’a pas retenu l’énumération des objets de la pulsion, des sens : bras, oreilles, yeux, dents, présente dans le conte – avec lesquels la petite fille va être aux prises.
Aux abords de la maison, la voix de la Grand-mère résonne. Le loup-ça ne peut pénétrer, forcer la porte, tant il n’est pas en mesure de supporter le moindre différé entre la manifestation de la pulsion et sa satisfaction.
Cette voix du surmoi, la petite fille devra l’apprivoiser pour oser entrer dans l’œdipe « comme dans un port » et devenir femme grâce au chasseur, imago paternel, possible agent de la castration, qui en ouvrant le ventre du loup, en une sorte d’accouchement-renaissance, va pacifier le surmoi archaïque féroce – la grand-mère – et humaniser les pulsions du ça de la démesurée sexualité infantile, – le loup, animal phobique, externalisation des désirs inconscients – et la sortir de l’emprise maternelle par la constitution d’un moi autonome, capable d’intégrer les revendications contradictoires du ça – la part d’animalité en chacun de nous – et d’un surmoi plus mature, notre conscience morale et nos idéaux, régulateurs de notre vie pulsionnelle.
L’issue heureuse, au terme de ce parcours initiatique semé d’embuches de la petite fille, par l’intégration de ces différentes instances à sa personnalité psychique, en sera le possible accès à l’ambivalence, à la différence des sexes, à l’homme qui ne sera plus perçu comme effrayant, violeur et agresseur potentiel et à la féminité, à son inscription dans la chaine des générations, après sa grand-mère et sa mère reconnues comme femmes.
Réécrire la scène primitive
« en quoi consistent ces sentiments libidinaux de la fille pour sa mère (…) Celui d’entre eux qui est le plus nettement perceptible, c’est le désir de faire un enfant à sa mère et d’en avoir un d’elle ; ces deux désirs datent de la période phallique et leur présence, toute surprenante qu’elle soit, nous est prouvée de façon formelle par l’observation analytique.
Une mère fait-elle fantasmatiquement avant tout un enfant à sa mère
« dans une première relation amoureuse, les déceptions inévitables et l’amoncellement des motifs d’agression feraient échouer l’attitude amoureuse »
« Le père est bien présent dans le conte sous deux formes contraires : celle du loup, qui personnalise les dangers de la lutte œdipienne et celle du chasseur dans sa fonction salvatrice et protectrice. »
Bruno Bettelheim (1976), Psychanalyse des contes de fées, Robert Laffont, Paris.
La féminité n’est pas de la fausse monnaie
Au XVIe siècle, le terme « flan » désignait de la monnaie.
En 1938, Freud écrit son dernier texte sur la féminité, un petit paragraphe en style télégraphique dans Résultats, idées, problèmes
« 12.VII Comme substitut de l’envie de pénis, identification avec l’envie de clitoris, la plus belle expression de l’infériorité, source de toutes les inhibitions. À ce propos — KX — déni de la découverte que les autres femmes, elles non plus, n’ont pas de pénis — être et avoir chez l’enfant. L’enfant aime bien exprimer la relation d’objet par l’identification : je suis l’objet. L’avoir est la relation ultérieure, retombe dans l’être après la perte d’objet. Modèle : sein. Le sein est un morceau de moi, je suis le sein. Plus tard seulement : je l’ai, c’est-à-dire je ne le suis pas. »
Son « flan », est-ce cette nouvelle zone génitale qu’elle devra se constituer, son vagin réceptif et accueillant – la grande route bordée de fleurs – au détriment du clitoris – le petit chemin – qui lui permettait d’être active vis-à-vis de son objet originaire, la mère ?
En faisant un gâteau, « elle l’a » et cesse de « l’être ». Elle aura échappé « à la catastrophe », sera désormais en mesure de devenir femme dans la fierté de son sexe, aimant l’homme et mère nourricière. Elle pourra vivre sans chaperon, affronter le monde, débarrassée de ses peurs irrationnelles, projection de sa propre haine ou voracité sur le monde extérieur, matérialisée par le loup.
« Le petit chaperon rouge parle des passions humaines, de l’avidité orale, de l’agressivité et des désirs sexuels de la puberté. Il oppose l’oralité maîtrisée de l’enfant en cours de maturité (les bonnes choses que l’enfant porte à sa grand-mère) à l’oralité sous sa forme primitive cannibale (le loup dévorant la petite fille et l’aïeule).
« Si vous voulez en savoir plus sur la féminité, nous dit Freud, interrogez vos propres expériences de la vie, ou adressez-vous au poète »
Ce chemin-là, chaque femme le refera plusieurs fois au cours de sa vie. L’enfance, l’adolescence, chaque rencontre amoureuse seront l’occasion de remaniements ; tout comme chaque homme-loup-chasseur devra, pour accéder à l’amour et au respect de la femme, avoir dévoré-châtré sa propre mère.
Chaque spectateur pourra, à partir de son histoire infantile, de son parcours émancipateur de vie, de comment il a négocié son accès au sexuel, à la maternité, etc. décrypter les symboles et construire sa propre interprétation de cette version de l’universel Petit chaperon rouge que nous offre Joël Pommerat.



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