L’atrabilaire amoureux de lui-même
Molière aurait adoré cette mise en scène époustouflante et au rythme endiablé du Misanthrope que Thomas le Douarec nous propose, transposée dans le monde actuel, au Théâtre de l’épée de bois jusqu’au 4 février 2024 et dans laquelle il interprète un magistral et hilarant Oronte qui en devient presque le personnage principal. Avant le début de la pièce, toutes lumières éteintes, Oronte danse seul, libre de son corps et tout au bonheur de ses sens, affranchi lui du regard de l’autre.

La cour y ressemble à une boite de nuit ; les billets doux sont remplacés par des SMS. On aurait pu redouter la faute de goût. Elle n’arrive jamais. Bien au contraire, le public jubile pendant près de deux heures en voyant Alceste se débattre lui dans l’impasse affective de l’infantilisme de sa quête d’absolu.
La sympathie au début de la pièce se ressent pour Alceste et son acerbe critique sociale qui se mue, peu à peu, en un scepticisme amusé pour l’intransigeance de sa position et les rires fusent. Il y a de l’Alceste en chacun de nous : se voulant intègre, sincère, sans une once de compromis, exclusif, jaloux, possessif, refusant la moindre parcelle d’hypocrisie inhérente à toute relation sociale. Il manifeste mépris, méchanceté, un manque total d’empathie pour ses congénères et nous dévoile un orgueil, un narcissisme, inégalés. Nous voyons le monde à travers ses yeux cruels : une assemblée de courtisans autosatisfaits, de caricatures grotesques, du Oronte ridiculisé au mesuré et mièvre Philinte. Le seul qu’Alceste ne voit pas dans ses travers, c’est lui-même.
Freud écrivait : « Il faut partir des œuvres et reconnaitre que certains créateurs manifestent une profonde connaissance des processus psychiques » 1Collectif (1967), Les premiers psychanalystes, minutes de la Société psychanalytique de Vienne, Paris, Gallimard.
Si Molière a dépeint l’Avare, le Tartuffe, Le Malade imaginaire, etc. en une galerie de portraits plus ou moins virulents, il nous offre en 1666 avec Alceste, plus de deux siècles avant Freud et son introduction du narcissisme en 1914 2Sigmund Freud (1914), Pour introduire le narcissisme, In La vie sexuelle, PUF, Paris, un parfait tableau de la personnalité narcissique.
L’impossible hymen avec Célimène
Toi et moi contre le monde entier, aller vivre dans un désert social, tel est le projet de vie qu’Alceste offre à la coquette et mondaine Célimène dont il s’éprend car elle est aussi duplice, oscillante, instable et insaisissable que son image au miroir.
Qu’un autre doté d’un peu de talent croise son chemin et la racine de son être se met à vaciller ; inversement, qu’un personnage tel Oronte lui soumette son supposé disgracieux sonnet et Alceste laisse éclater au grand jour, sans la moindre sollicitude ou pitié, son insondable mépris. Chaque rival est une humiliation par le reflet qu’il lui renvoie.
« Nous croyons tous être en droit de garder rancune à la nature et au destin en raison de préjudices congénitaux et infantiles, nous réclamons tous des compensations à de précoces mortifications de notre narcissisme, de notre amour-propre » 3Sigmund Freud (1915-16), Quelques types de caractère dégagés par la psychanalyse, In Inquiétante étrangeté, Gallimard, Paris.et entendons obtenir en contrepartie, un traitement de faveur, être traités en « exceptions ». De quoi souffre Alceste ? « Je veux qu’on me distingue » dit-il. D’où viendrait cette blessure narcissique, hémorragique, que rien ne vient cicatriser ? Des amis recherchent pourtant sa compagnie, des femmes l’aiment. Aucun élément sur son enfance, sur sa biographie ne nous sont donnés. Nous n’en sommes réduits qu’à des conjectures pour expliquer d’où viendrait son mal. La seule possibilité qui, alors, s’offre à nous est d’aller explorer du côté de la vie de son auteur : Molière.
D’un Autre à l’autre Jacques Lacan (1968-1969), Séminaire XVI D’un Autre à l’autre
Le Misanthrope serait un autoportrait de Molière. L’artiste, le créateur, sous l’empire de la quête de perfection de son « moi idéal » plutôt que guidé par un « idéal du moi » se débat avec son fantasme grandiose d’auto engendrement.
Molière/Alceste, né Jean-Baptiste Poquelin, fils ainé d’un marchand tapissier et orphelin de mère à l’âge de six ans, souhaite n’être aimé que pour son art. Rien de sa naissance populaire, du nom du père ne doit interférer dans les bonnes ou mauvaises grâces qu’il pourrait recevoir de la Cour.
Ses amis, ses amours doivent lui tendre le miroir idéal d’où son amour de lui-même pourrait enfin se restaurer.
Mais cet amour de l’autre se doit, de surcroit, de n’être jamais en discontinuité avec le succès qu’il reçoit du monde extérieur. Sinon cet entourage se verrait taxer de fausseté, d’hypocrisie.
Querelleur, méprisant, il hait qui l’aime. Le seul désir qui lui soit tolérable, pour ne jamais ressentir son manque, est son désir de vengeance. Il ne peut qu’être trahi dans sa demande d’amour insatiable, inconditionnelle, pré-ambivalente.
Obtenir pour son œuvre la reconnaissance inconditionnelle d’une mère, être unique, parfait et s’estimer trahi de tous ceux qui ne le mettent pas à cette place inégalable, tel sera le funeste destin solitaire du malheureux Alceste.
Alceste rime étrangement avec inceste.
Être devenu un génie intemporel, incontesté, aimé de l’Autre a-t-il enfin réussi à apaiser l’aigreur, le ressentiment, le glouton narcissisme de Molière/Alceste, jaloux de son propre succès, au nom de ses origines modestes et de sa mère prématurément morte et ouvert son cœur sec à l’amour altruiste de l’imparfaite engeance trop humaine ?


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