Nora, Nora, Nora ! De l’influence des épouses sur les chefs-d’œuvre. Texte et mise en scène Elsa Granat. D’après Une maison de poupée d’Henrik Ibsen. Jusqu’au 31 mars au Théâtre de la Tempête,

En 1879, Henrik Ibsen créé le visionnaire et universel chef-d’œuvre Une maison de poupée. Pour sauver son mari l’avocat Torvald Helmer devenu malade à force de travailler, Nora contracte un emprunt en falsifiant la signature de son père puisque c’est à l’époque interdit à une femme. Elle maintient le secret pour ne pas heurter les principes de Torvald et ne pas le blesser dans sa fierté masculine. Pendant des années, elle va rogner sur ses dépenses personnelles, effectuer en cachette de menus travaux pour rembourser sa dette. Au début de la pièce, son mari est nommé Directeur de banque et Nora se réjouie de penser que les soucis d’argent sont désormais derrière elle. Nous découvrons Nora dans sa « mascarade » conjugale et sociale de femme enfant, de femme objet, d’« alouette », de petit « écureuil », espiègle, distrayante, oisive, soumise à l’autorité d’un mari condescendant, ironique, infantilisant. A la fin de la pièce, Nora se révèle. Elle quitte le foyer conjugal, abandonne ses trois enfants, son masque et sa prison supposée dorée. Que s’est-il passé durant la pièce ? Quelle effrayante désillusion lui a donné la force et la détermination de ce geste radical ? Quelle initiatrice a-t- elle croisé pour se mettre dans ses pas ?

Depuis sa création, l’accueil de la pièce est problématique. Les contemporains de ce spectacle ne comprenaient pas la rupture entre la Nora du début et la Nora du troisième acte. Si l’attitude de Nora face à son mari semble excusable, on ne peut en revanche pardonner « à la mère qui abandonne ses enfants ».

La question du devenir de Nora quittant sa cage pour la liberté au tombé du rideau continue de questionner le public et les dramaturges depuis plus de cent-cinquante ans. Nora va-t-elle réintégrer le foyer ? A cette question, Ibsen avait coutume de répondre qu’il était bien possible qu’elle devienne « artiste de cirque ambulant. » 1Introduction de Marcel Auchet, Une maison de poupée, Le livre de poche, Paris.

Le personnage de Nora est devenu « mythique », une sorte d’icône qui représente toutes les femmes. Les différentes versions de la pièce viennent comme marquer les différentes étapes du combat féministe.


En 1969, l’écrivain danois Ernst Bruun Olsën s’interroge dans une comédie Où Nora est-elle allée lorsqu’elle est partie ? Elle aurait, selon lui, trouvé refuge en devenant ouvrière dans une filature, militante syndicaliste et aurait découvert l’amour véritable dans les bras d’un docker autodidacte et militant.

En 1977, l’écrivaine autrichienne Prix Nobel de littérature, Elfriede Jelinek, prolonge également la pièce d’Henrik Ibsen dans Ce qui arriva quand Nora quitta son mari, ou les piliers de la société : rien que du malheur. Transposée dans les années 1930, en pleine montée du nazisme, elle présente le revers de la médaille. Elle imagine la plongée de Nora dans le monde du travail en usine et aux prises avec le harcèlement d’un riche industriel. Nora est une fois de plus dépendante d’une autorité masculine et le salariat présenté comme une nouvelle forme d’esclavage.

En ce début mars 2024 et jusqu’au 31 mars au Théâtre de la Tempête, Elsa Granat reprend à son tour le canevas de Une maison de poupée et nous propose une version novatrice du parcours de Nora, de l’aliénation à sa supposée émancipation et introduit un troisième temps : celui des retrouvailles de Nora âgée, en EHPAD, avec ses enfants. Comment la jugent-t-ils cent cinquante ans après ? Pourront-ils la comprendre et lui pardonner, par-delà six générations, de les avoir abandonnés lorsqu’ils en sauront plus sur leur père et sur la manière dont le patriarcat traitait les femmes et leur mère, en parfaite adéquation avec les valeurs morales et les normes sociales de l’époque.


Féministe avant l’heure, le seul procès qui pourrait être fait à Ibsen serait celui en plagiat ; injustice qu’Elsa Granat répare en convoquant ses proches et inspiratrices, elles, tombées dans l’oubli : Suzannah Ibsen, l’épouse du dramaturge, qui lit De l’assujettissement des femmes de John Stuart Mill (1869), prônant l’émancipation des femmes, l ‘écrivaine dano-norvégienne Laura Petersen, qui a vécu l’histoire de Nora, abusivement internée pour instabilité psychique, enfin, l’écrivaine féministe, femme de lettres majeure de la littérature norvégienne Camilla Collett, sœur du poète norvégien Wergeland, et auteur du grand roman psychologique Filles du préfet (1855) où elle dissèque le droit des femmes à disposer de leur vie et de leurs sentiments et Camp des muettes (1877).

Ibsen lui-même est présent sur scène, statufié et monté sur un piédestal non sans une certaine ironie.

Nora à la recherche de la loi

Henrik Ibsen, notre arrière-arrière-arrière-grand-père, se fera le porte-parole de ces femmes : « une femme ne peut pas être elle-même dans la société contemporaine, c’est une société d’hommes avec des lois écrites par les hommes, dont les conseillers et les juges évaluent le comportement féminin à partir d’un point de vue masculin ».

Elsa Granat, tout en reprenant l’essentiel du texte originel, ajoute quelques phrases décisives et propose sa réponse : « Maman pourquoi ? Pourquoi tu nous as abandonnés ? Est-ce que tu nous as aimé ? » A quoi Nora répond en hurlant : « Une enfant ne pouvait pas avoir d’enfant ». Comment éduquer des enfants, comment affiner ses valeurs, ses principes, son sens de la justice, comment transmettre la Loi en étant maintenue dans la cage étroite du foyer, mineure, passant de la maison du père à celle du mari et vierge de toute expérience de la vie ?

Lorsque l’avoué Krogstad dévoile à son mari le délit de Nora et que son mari l’accable de reproches d’avoir mis son honneur en péril, Nora a la révélation qu’il ne sera jamais pour elle un père bienveillant, prêt à lutter à ses côtés pour une meilleure reconnaissance de ses valeurs féminines : ne pas inquiéter un père malade, sauver son mari. La déception est radicale et la perte de sa boussole intérieure lui ouvre la voie de la liberté. Comment vivre sans savoir où est le bien et le mal ? « (…) j’ai perdu ma terre entière, je ne sais plus moi j’allais en direction Torvald mon étoile du nord c’était par-là, c’était là-haut mon Torvald, je suis perdue assise et défroquée comme un prêtre sans dieu. »

Eloge du second mari

Pour illustrer la réaction hostile archaïque préœdipienne de la femme vis-à-vis de son premier homme ou mari, le transfert du ressentiment visant la mère d’être née fille, Freud cite : « Le titre de la pièce Le venin de la pucelle nous rappelle que les charmeurs de serpents laissent d’abord les serpents venimeux mordre dans un mouchoir pour pouvoir ensuite les manipuler sans danger. »2Freud Sigmund (1918), Le tabou de la virginité, In La vie sexuelle, PUF, Paris.. Freud nomme « envie du pénis » cette envie fondamentale de la femme pour le statut supposé privilégié de l’homme. L’« envie du pénis » est inconsciente et se manifeste par la quête jamais satisfaite d’acquérir toujours plus d’attributs de la virilité : ambition, pouvoir, puissance. Lorsque cette constante de la vie féminine inconsciente s’apaise grâce à la mort effective de la mère, les réalisations substitutives : enfants et surtout fils, carrière, etc. la femme accepte sa féminité, s’incarne dans la fierté de son sexe et est prête pour un second mari.

Un jeu de chaises musicales

Il semble que la pièce originelle d’Ibsen va beaucoup plus loin que les aspirations féministes de Nora et pointe déjà, avec une incroyable prémonition, ses impasses.
Le motif central de Une maison de poupée pourrait être les retrouvailles, après près de dix ans, de Nora avec son amie d’enfance Christine Linde, devenue veuve, sans enfant, ayant dû durement travailler pour subvenir à son entretien, celui de sa mère malade et de ses jeunes frères après le décès prématuré de son mari.

Christine Linde vient montrer à Nora le destin funeste d’une femme qui perd son mari dans l’impréparation. La mort annoncée du Docteur Rank vient dupliquer ce motif. En Christine Linde, Nora rencontre, malgré la dureté de son parcours, un relais identificatoire qui va lui permettre d’oser la traversée des apparences, de se risquer à affronter la perte.

Nora, maintenue dans l’ignorance par son éducation, part pour savoir : « il faut que je veille à m’éduquer moi-même. Et cela, tu n’es pas homme à m’y aider. Il faut que je sois seule pour le faire. »

Le miracle suprême : deux naufragés qui se tendent la main

La pièce Une maison de poupée se termine sur les suppliques de Nora et Torvald pour que l’homme et la femme réussissent « le prodige des prodiges », un véritable « mariage. »
« Ah ! Torvald, il faudrait que le miracle suprême se produise… Il faudrait que toi et moi nous nous transformions de telle sorte que… que notre vie commune devienne un vrai mariage. » Qu’est-ce qu’un vrai mariage ? Sommes-nous aujourd’hui plus aptes à réussir de « vrais mariages » ?

A la fin de la pièce, les deux femmes auront comme échangé leurs places. Nora va perdre mari et enfants ; Mme Linde, après le vide et la solitude de son veuvage, choisit de se remarier avec Krogstad, comme elle, « naufragé sur une épave », « cramponnée à une planche » et de s’occuper de ses enfants. Elle retrouve une « raison de vivre ».

Chacune de ces deux femmes radicalise les deux positions que la société et la biologie imposent aux femmes : la femme contre la mère, la mère contre la femme. Une femme qui n’est pas mère se condamne, à l’instar de Christine Linde, au vide, à la solitude, à l’absence de raison de vivre. Une femme se donne, s’oublie, s’aliène dès lors qu’elle est mère. « Ce n’est là qu’orgueil de femme qui s’exalte et veut se sacrifier. » dira d’abord Krogstad à Christine lorsqu’elle lui propose le mariage.

Jusqu’en 1965, le statut juridique des femmes en France, du jour où elle se marie, équivaut à une mise sous tutelle, sans le droit d’ouvrir un compte en banque, ni celui de travailler sans l’autorisation de leurs époux. Seule la célibataire jouissait d’une certaine liberté comme le souligne Simone de Beauvoir.3Simone de Beauvoir (1949), Le deuxième sexe, Gallimard, Paris. La toute récente émancipation féminine, la conquête de son autoconservation, l’accès à une stricte égalité de droits ne date que de cinquante ans en Occident 4Le combat pour la protection des femmes abusées, violentées, voilées, excisées, violées, etc. se poursuit, même en France., ailleurs l’oppression demeure et nous met sous les yeux ce que les femmes ont vécu aux siècles derniers, même en Occident, comme confiscation du droit à la parole, répression sexuelle et éducation différenciée leur inculquant l’infériorité de leur sexe par rapport à la suprématie du garçon.

« Une fois qu’une femme a parlé c’est comme si elle n’avait rien dit. ». Seul le soutien de lois que seul l’Occident a donné aux femmes à ce jour : droit de la famille, mariage, divorce,

héritage, accès à la vie professionnelle, condamnation des violences sexistes et sexuelles, etc. a permis d’oser la liberté de parler, de se subjectiver sans redouter les flammes de l’enfer. « J’ai une envie folle de dire Putain de bordel de merde pardon enfer et damnation. Ah ça y’est je sens que le feu prend, Aïe aie aie aie aie ! Je me suis brulée. » lâche Nora à mi-chemin de sa prise de conscience.

Des lendemains qui chantent ?

Le taux de fécondité en Europe est le plus bas du monde. L’infertilité est devenue la maladie du siècle. La femme occidentale d’aujourd’hui a-t-elle, à l’instar de Nora, mis en péril ses potentialités de mère sur l’autel de sa liberté et de son indépendance financière ? Que peut faire la société pour lui permettre de mieux concilier sa vie de femme, de mère et son accomplissement professionnel ?

Comme l’héroïne de son roman La pianiste, Elfried Jelinek n’a pas eu d’enfant, a vécu chez sa mère despotique et tyrannique jusqu’à sa mort à 97 ans. Est-ce le destin de la femme occidentale libérée de la domination masculine, débarrassée du père émancipateur et livrée à la domination d’une mère qui demeurera fantasmée comme toute-puissante puisqu’aucun père ne sera venu en dévoiler la nudité ? Comme Madame Christine Linde avant sa décision de se remarier et d’élever les enfants des autres.

La pièce de Elsa Granat se fait le chantre des lendemains qui chantent dans les relations hommes femmes. Les hommes troqueraient leurs appétits de pouvoir et de domination pour « une nouvelle catégorie et une nouvelle force vitale » fondée à partir de « la poésie, la philosophie et la religion » et dont nous, qui vivons maintenant, ne pouvons pas avoir une représentation très claire. Les fils d’aujourd’hui seraient sortis de la masculinité toxique comme le présente Elsa Granat avec l’ajout du monologue de Bob, le fils qui fait la leçon à son père Torvald, à qui elle donne le flambeau pour juger son père et l’éduquer à la « frustration ». Elle a pourtant choisi Bob pour cette mission et non l’une des filles de Nora.

Elsa Granat croit en l’homme de demain qui serait capable de relever le défi de réunir en une les trois Nora : mère, femme de désir, égale sociale capable de « gagner de l’argent (…) C’était presque comme si j’avais été un homme. » dit Nora.
Pour cet avènement utopique, elle ne morigène que l’homme et lui fait porter tout le travail restant à faire pour accéder à la castration, à la « frustration », à la capacité à réunir en un seul objet amour et sexualité, autant dire un véritable renoncement à l’inceste. Dans la pièce, Nora usurpe clandestinement le phallus de son père, juste avant la mort de ce dernier, pour sauver son mari : « Et avec son amour propre masculin, quelle humiliation pour lui de savoir qu’il me devrait quelque chose. »

La pièce originelle d’Ibsen, pour accéder au «vrai mariage», impose pourtant une « transformation » de chacun des deux partenaires, Nora et Torvald.
L’homme de demain pourra-t-il soutenir son semblant, son imposture, devenir père, sans pour cela se réassurer de la domination des femmes ?

La femme de demain saura-t-elle faire face à la détresse originaire de découvrir que l’homme n’a pas ce qu’elles envient ?

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    Introduction de Marcel Auchet, Une maison de poupée, Le livre de poche, Paris
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    Freud Sigmund (1918), Le tabou de la virginité, In La vie sexuelle, PUF, Paris.
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    Simone de Beauvoir (1949), Le deuxième sexe, Gallimard, Paris.
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    Le combat pour la protection des femmes abusées, violentées, voilées, excisées, violées, etc. se poursuit, même en France.

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