Maryse Estier et Edmond Rostand
Maryse Estier est une artiste confirmée. Formée à la mise en scène au contact de Guillaume Lévêque, Jean-Pierre Vincent et Alain Françon, elle intègre en 2016 l’académie de la Comédie-Française en tant que metteuse en scène-dramaturge. Elle est aujourd’hui artiste associée au Théâtre Montansier de Versailles depuis janvier 2021 et au CDN de Nancy depuis 2024.
Maryse Estier connait bien son Rostand. Elle avait emporté un succès notoire en 2021 avec son adaptation de l’Aiglon avec la grande Cécile Brune dans la distribution. La comédienne y inventait un Flambeau puissant, truculent et inoubliable. La mise en scène était grandiose.
Ainsi, Estier est légitime à s’attaquer à la dernière œuvre d’Edmond Rostand, aussi légitime que son envie de l’œuvre.
Sganarelle aura reçu ses gages.
La pièce de Rostand s’attaque à un mythe ; elle ose ajouter un dernier acte au Dom Juan de Molière. Emmené par la statue du Commandeur aux Enfers, Don Juan négocie avec le Diable. Il obtient un sursis. Une décennie plus tard, à Venise, le voici, toujours flanqué de son Sganarelle, (qui, on l’imagine, aura reçu ses gages !) devoir défendre l’œuvre de sa vie devant un marionnettiste qui n’est autre que le Diable lui-même. Dans une joute philosophique, le diable aidé d’une Ombre blanche, figuration de toutes les femmes victimes du séducteur, va démontrer à Don Juan l’échec de ses principes autant que la vacuité de son existence. Don Juan finira, exsangue d’arguments, même pas digne des feux de l’enfer, en personnage d’une boîte à marionnettes.
Le propos se renouvelle. La fin christique d’un Don Juan victime sacrificiel et magnifié du principe de liberté et de plaisir, laisse la place au pathétique destin d’un homme qui n’aura cherché que la recherche elle-même, un hystérique délogé de l’amour et de l’authenticité. Il devra faire le douloureux constat d’un complet ratage, louange appuyé à la pire misogynie compris.

Une joute orale splendide
Maryse Estier a imaginé un lieu de passage aux multiples hors champ. Sa scénographie, son décor et sa direction d’acteurs célèbrent la question (si actuelle !) du regard. Une fresque murale montre des personnages d’époque, mais entre selfies et réseaux sociaux. Pour elle, le regard est le ressort de la vie ; il déploie sa force et sa puissante lorsqu’il sait ignorer autant que soumettre. L’ensemble de la pièce est traversé par la dialectique du regard. À la fin de la journée, le diable condamnera Don Juan à tenir le rôle d’une marionnette pour l’éternité, afin qu’il soit regardé pour ce qu’il n’est pas !
Maryse Estier offre une intensité au texte, consolidée par des comédiens formidables. Jordan Rezgui est un diable inébranlable et pourtant brillamment ambiguë puisque le diable sera aussi la conscience morale. Le comédien est redoutable. Il est notre représentant sur scène. Baptiste Chabauty, (si applaudi dans Annabella Dommage que ce soit une putain )confirme son immense talent et sa maitrise. Il crée un Don Juan lumineux de vices et de blessures. Edith Proust, enfin, émerveille. Elle est une légende actuelle. Comme un écho à l’Elvire imaginée récemment par Macha Makeïeff dans son Dom Juan, Edith Proust invente la femme d’aujourd’hui et propulse la pièce dans la meilleure contemporanéité libératrice. Sorte de messie du patriarcat, la comédienne soutient l’enjeu.
La pièce est une belle réussite.
LA DERNIÈRE NUIT DE DON JUAN d’après Edmond Rostand Adaptation et mise en scène Maryse Estier, Scénographie et lumières Lucien Valle,Costumes Anaëlle Misman, Musique originale et sonJohn Kaced, Marionnettes Adèle Collé avec Bakary Sangaré Baptiste Chabauty Jordan Rezgui Edith Proust et les voix de Françoise Gillard, Anna Cervinka, Danièle Lebrun et Léna Tournier Bernard de l’académie de la Comédie- Française, Durée 1h05,vu le 2 Juin au Studio théâtre de la Comédie Francaise, crédit photos Vincent Pontet


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