Marina Hands invente une scénographie intelligente qui honore l’œuvre de Pirandello en nous la rendant davantage accessible. Sans en oublier l’humour.
Maître incontesté du théâtre dans le théâtre, Luigi Pirandello dévoile, avec cette pièce créée à Rome en 1921, une intrigue d’une audace singulière : alors qu’une troupe de comédiens répète une œuvre, surgissent six personnages égarés, en quête désespérée d’un auteur capable de donner forme à leur destin. Peu à peu, le spectateur est entraîné au cœur de leur récit tourmenté, une histoire marquée par le drame et les abîmes de la condition humaine.
Théâtre immersif
Lorsque le public prend place, Coraly Zahonero est déjà sur le plateau. Très vite, nous comprenons qu’elle incarne l’assistante du metteur en scène — ou peut-être elle-même, la formidable comédienne du francais. Avec une simplicité maîtrisée, elle nous invite à éteindre nos téléphones, nous annonce que la répétition va débuter. Ainsi, dès les premiers instants, nous ne sommes plus de simples spectateurs : nous devenons les témoins conviés à une création en train de naître. Marina Hands a choisi de rompre avec le traitement traditionnel de la pièce : le quatrième mur se fissure, le public est directement interpellé.
Coraly Zahonero, admirable de justesse, porte en elle la genèse du théâtre. Sans qu’on en perçoive les rouages, elle nous entraîne insensiblement dans le cœur de l’intrigue, jusqu’au vertige d’une émotion brute.
Effraction du théâtre
Pirandello a l’idée géniale d’empiler deux dialectiques, d’abord les relations conflictuelles inépuisables et inépuisées au sein d’une famille dysfonctionnelle, ensuite l’impossible résolution de la vérité de personnages fictionnels face aux faux semblants d’acteurs et d’actrices interprétant leur histoire. Le théâtre infracte le théâtre qui lui même infracte le récit de personnages réputés fictionnels.
Traditionnellement, la pièce précipite le public dans un vertige paradoxal. Et souvent, il décroche. L’idée astucieuse de Marina Hands aura consisté à actualiser le préambule et à impliquer le public dans un dispositif bifrontal immersif. Nous sommes trop proches du vertige pour le fuir, trop proches de l’humanité des personnages et des acteurs interprétant les personnages pour ne pas adhérer à l’édifice.
Pour capitonner définitivement sa construction, Marina Hands ajoute l’humour, seule logique d’un univers paradoxal. Cet humour est défendu en première instance par Guillaume Gallienne formidable de deuxième degré. Le trait comique est aussi porté avec le brio qu’on leur connait (Un fil à la patte, l’école des femmes…,)par Claire de La Rüe du Can et Adeline d’Hermy qui embrasent notre bonheur de la pièce.
Le tournis de la perspective du syllogisme général percute Thierry Hancisse dont le type de jeu a trouvé son meilleur emploi. Il est traversé par chaque mot, heurté par chaque énigme, chaque dilemme. Il chancelle sans cesse sur la pliure entre vérité et fiction, mais tient et se bat, épatant.
Le drame c’est maintenant
La pièce de Pirandello, enrichi du génie de Marina Hands réussit ce que le théâtre sait créer de mieux : le ‘maintenant‘ de la représentation, ce que Lacan louait lorsqu’il écrivait que le théâtre « présentifie l’inconscient ». L’expérience spectateur ( du manque et de sa mise sur scène) est double, triple, absolue.
Renversant et édifiant.

SIX PERSONNAGES EN QUÊTE D’AUTEUR d’après Luigi Pirandello
Mise en scène Marina Hands -Traduction Fabrice Melquiot –
Adaptation Fabrice Melquiot et Marina Hands -Scénographie Chloé Bellemere – Costumes Bethsabée Dreyfus -Lumière Bertrand Couderc -Son Jean-Luc Ristord -Collaboration artistique Anne Suarez – Durée estimée 2h – Avec Thierry Hancisse, Coraly Zahonero,Clotilde de Bayser, Guillaume Gallienne, Adeline d’Hermy, Claire de La Rüe du Can, Nicolas Chupin, Adrien Simion. Crédit photo Christophe Raynaud de Lage – Vu le 8 juin 2024 au Vieux Colombier Comédie Française


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